Comment les Ukrainiens veillent-ils à la santé mentale des écoliers en temps de guerre ? Essayons de comprendre quel est le rôle de l’école, celui des parents et celui des psychologues.
Quatre années de guerre totale nous ont tous changé. Pourtant, malgré le déclin démographique en Ukraine, des enfants naissent et grandissent. Certains n’ont jamais quitté le pays, d’autres sont revenus, et d’autres encore sont déjà à l’école maternelle, primaire, secondaire, ou à l’université. Ainsi, malgré la volonté de l’ennemi d’éradiquer la vie en Ukraine, nous faisons preuve d’une résilience inouïe : nous continuons de travailler, de faire des études, des dons, défendre le pays et de faire de la rééducation après une blessure de guerre. Nous n’avons pas le droit de baisser les bras. L’automne a commencé sous la menace de coupures massives d’eau et d’électricité et avec l’affluence dans les magasins en raison des perturbations d’approvisionnement dû aux bombardements russes. Mais malgré tout, nos enfants sont allés à l’école.
Le système éducatif ukrainien continue de fonctionner. Aujourd’hui, les écoles et les universités ne se résument pas à des notes, des cours et des conférences. Elles sont avant tout des îlots de stabilité et d’échanges en mode réel, où les enfants et les jeunes apprennent à vivre et à relever les défis dans un contexte de stress permanent. Comment soutenir au mieux un enfant, sans nuire à ceux qui ont vécu un deuil, et pourquoi la responsabilité de la santé mentale des enfants ne peut pas à être entièrement à la charge des enseignants ? Nous avons recueilli les idées et les conseils de parents et de psychologues.
La première et la plus importante étape pour assurer la stabilité du psychisme d’un enfant pendant ou après un bombardement est de lui donner un sentiment de sécurité fondamentale.

Ksenia Onichtchenko, mère et avocate de l’ONG « Groupe de défense des droits de l’homme « SICH » » :
« Il est très difficile de définir précisément comment apporter un soutien. Ce soutien ne commence pas à la rentrée scolaire, c’est un processus continu dès le début d’une invasion à grande échelle. Il faut parler avec les enfants de ce qui se passe, de ce qui peut se produire, comment il faut agir. De nombreux établissements scolaires ont déjà mis en place des abris, c’est donc pour moi le critère le plus important dans le choix d’une école. Me renseigner sur l’organisation de la formation en cas d’alerte, sur les modalités d’accès aux abris et leur fiabilité.
En tant que mère, je suis plus rassurée lorsque mes enfants sont à l’école pendant la journée, car je pense qu’ils sont plus en sécurité à l’école qu’à la maison en suivant des cours à distance. Il y a une psychologue à l’école où mes enfants sont scolarisés, mais nous n’avons pas encore fait appel à elle.
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Le soutient que les établissements d’enseignement apportent aux enfants en temps de guerre sous-entend la mise en place de conditions d’apprentissage en sécurité appropriées. Il est également essentiel de ne pas oublier de parler avec eux de la guerre, de leur expliquer les dangers et de leur apprendre à s’entraider en cas d’urgence.
Il faut comprendre qu’à l’heure actuelle l’Ukraine est le seul pays qui ait pu mettre en place un processus éducatif en temps de guerre (et, à mon avis, plutôt réussi) ».
Une fois la sécurité de base est assurée, c’est la communication respectueuse avec autrui qui devient primordiale. Les spécialistes de la Fondation caritative TARS, qui accompagnent systématiquement les familles ayant vécu un deuil à cause de la guerre, les familles de militaires portés disparus et les anciens combattants, soulignent : les enfants ressentent tout, surtout lorsque les adultes ne disent pas tout.

Maryna Kozunenko-Boyko, psychothérapeute et psychologue de crise à la Fondation caritative TAPS :
« En parlant de la guerre à un enfant, il faut rester honnête, mais avec des mots compréhensibles pour son âge. Il vaut mieux de ne pas lui cacher la réalité : cela alimente des fantasmes qui l’effraient encore davantage. Évitez les détails qui choquent, mais transmettez le message essentiel : « Oui, c’est la guerre, ça fait peur. Mais les adultes et les forces armées ukrainiennes font tout leur possible pour nous défendre. Ton rôle est d’apprendre et de vivre, et le mien est de prendre soin de toi ».
Il est primordial de légitimer les émotions : donnez-leur le droit de pleurer, d’avoir peur et d’être en colère. C’est une réaction normale face à des événements anormaux ».
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Maryna Kozunenko-Boyko souligne l’importance des espaces spécialisés, comme le TAPS CAMP. Ce lieu unique permet aux enfants ayant perdu leurs parents à la guerre de partager leur douleur avec d’autres ayant vécu des expériences similaires. Grâce à l’art-thérapie et au soutien de spécialistes, ils réapprennent à compter sur eux-mêmes.
Mais comment une école doit-elle se comporter lorsqu’un enfant qui a perdu un proche revient en classe ?

Serhiy Tretyak, psychologue de crise de la Fondation TAPS :
« Pour un enfant qui vit une telle situation, l’école doit être un îlot de paix, et non un lieu de stigmatisation. Il faut absolument éviter la pitié et l’accentuation du deuil : une attitude excessivement compatissante renforce le sentiment d’impuissance. Un enfant a besoin de respect et d’une attitude égalitaire. Le meilleur soutien de ses camarades passe par une communication ordinaire et une intégration dans la vie quotidienne. Il est important que les enseignants abordent avec tact le thème de l’empathie avec la classe et évitent les questions maladroites comme « Où est ton papa ? ».
Malgré tous les efforts déployés par les écoles, les experts soulignent le rôle crucial de la famille et insistent sur le fait que le « masque à oxygène » devrait d’abord être tendu à la mère ou à l’adulte tuteur de l’enfant.
La question du soin de soi face au deuil et aux traumatismes vécus lors de la première guerre (2014-2022) restera d’actualité même après la fin de la guerre à grande échelle qui se poursuit actuellement. Cependant, tant que nous vivrons avec nos enfants dans ce contexte qui semble immuable, nous, adultes, n’aurons qu’une seule solution : prendre soin de nous, nous entraider et trouver les ressources nécessaires pour soutenir ceux qui façonneront et bâtiront l’État ukrainien de demain.
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Liliya Aprichko, mère d’un enfant de CP :
« Nous avons quitté Dnipro pour nous installer dans un village près de Kyiv. On est plus en sécurité ici. Mais les travaux dans l’abri de l’école ne sont pas finis : c’est juste un sous-sol aux murs blanchis à la chaux. Les enfants, comme des moineaux, sont assis dans ce sous-sol, pas de leçons, ils attendent simplement la fin de l’alerte. On envisage de mettre en place l’enseignement à distance pour les élèves de CP. Et les mamans demandent : « Les enfants, on les met où ? ». Comment un enfant de CP peut-il étudier seul à la maison devant l’ordinateur tandis que sa mère est au travail ? Que doivent faire les mères qui travaillent si l’école n’a assuré ni l’enseignement ni des conditions normales pour les enfants en périscolaire ?
Je n’ai pas préparé mon fils à aller à l’école et je ne le prépare pas. En fait, il est heureux d’y aller, il s’entend bien avec les enfants. Donc, pas vraiment besoin d’une aide psychologique. Je voudrais croire que c’est grâce à moi. Malgré la réalité qu’on vit de la rupture avec notre maison et presque quatre ans sans un père qui est sur le front, mon fils s’en sort encore bien. J’ai entendu dire qu’il y a un psychologue à l’école, mais nous n’avons pas eu besoin de le contacter ».
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Grâce aux ressources mises à disposition des parents, moi, comme maman, je lis constamment de nouveaux articles et publications de recherche dans le domaine de l’éducation des enfants. C’est pourquoi je vous suggère de prendre en compte mes 10 règles pour soutenir un enfant en situation de crise, notamment pendant l’année scolaire :
• Veiller à son propre bien-être émotionnel. Le principe du masque en avion : notre calme est un point d’appui pour l’enfant, car les petits perçoivent instantanément la panique chez leurs parents. Si j’entends une explosion, j’expire et je dis : « J’ai tout entendu, et toi aussi. Donc nous devons aller à l’abri ou dans le couloir. Puis-je te tenir la main ou te faire un câlin ? »
• Créer des « îlots de normalité » grâce à la routine. Se coucher avant 22 h, manger à heures fixes, étudier et jouer, se promener, et même le temps passé devant les écrans doivent avoir lieu selon un rythme habituel. La prévisibilité et un emploi du temps régulier réduisent l’anxiété chez les adultes comme chez les enfants.
• Dire la vérité, mais en tenant compte de l’âge. Nous répondons aux questions sans détours, mais nous adaptons les détails : nous évitons les descriptions sanglantes et les images choquantes. Par exemple, si on croise un vétéran avec une prothèse, je ne vais pas dire à un enfant de moins de trois ans que sa jambe a été arrachée. Je lui dirai que c’est un effet de la guerre et qu’il a maintenant une nouvelle jambe hyper solide. Et en parlant à un écolier, je peux expliquer que le militaire a été envoyé à l’hôpital, où les médecins lui ont amputé la jambe et puis lui en ont mis une nouvelle.
• Augmenter les contacts physiques. Prenez votre enfant dans vos bras plus souvent et tenez-lui la main pendant les alertes aériennes. Cela contribue à réduire le taux de cortisol. Pour un enfant plus âgé, appelez-le ou demandez-lui comment il va. Plus les contacts physiques sont fréquents, mieux l’enfant vivra les périodes de crise.
• Accepter toutes les émotions. Au lieu de dire « N’aie pas peur », dites : « Je vois que tu as peur. C’est normal. Je suis avec toi. Je me sens mal, moi aussi, mais on est une équipe et ensemble, on est plus forts ». Soyez honnête sur vos propres sentiments. Si maman est fatiguée, n’hésitez pas à le dire et à proposer de jouer à un jeu calme.
• Modérer sa consommation des actualités. Ne lisez pas à voix haute et ne commentez pas les actualités sur la guerre. Il suffit de vous rappeler périodiquement que la guerre est là, mais qu’elle n’arrête pas la vie. Regardez ensemble de bons films et des dessins animés qui présentent de beaux exemples de victoire.
• Utiliser le langage des contes et des histoires. Expliquez les phénomènes complexes (par exemple, le fonctionnement de la défense aérienne) à l’aide de métaphores. Laissez les enfants exprimer leurs peurs en jouant. Par exemple, construisez une cabane ou un bateau à la maison et imaginez que vous êtes un héros luttant contre de méchants monstres ou des pirates.
• Avoir une communication saine avec ses pairs. Jouer à des jeux ou étudier ensemble permet de retrouver un sentiment d’appartenance à une vie paisible. Fréquenter des clubs, des concerts et des aires de jeux est bénéfique.
• Appliquer des techniques d’autorégulation. Faire des exercices de respiration (« inspirer de l’air – souffler sur une bougie ou une fleur de pissenlit »), manger une pomme ou une banane, écouter des histoires au casque pendant la descente vers un abri, ou lire ensemble.
• Faire des projets ensemble et rêver à l’avenir. Vous pouvez réfléchir à ce que vous ferez le week-end, planifier un voyage ou choisir un cadeau pour les fêtes.
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Enfin, la guerre est une terrible tragédie pour l’humanité, qu’il est impossible d’arrêter rapidement. Cependant, nos militaires défendent l’Ukraine afin que les enfants puissent vivre en paix dans l’avenir. Par conséquent, étudier dans les établissements d’enseignement est une chance de poursuivre sa vie, d’acquérir de nouvelles connaissances et expériences, d’apprendre à communiquer et à s’entraider.
Par conséquent, les psychologues doivent faire partie intégrante du processus éducatif et aider régulièrement les enfants à s’écouter et à s’exprimer. Les enseignants eux aussi vivent dans cette guerre, il est donc essentiel que l’État veille à leur bien-être émotionnel. Les psychologues des établissements scolaires ou des spécialistes invités devraient également animer des groupes de soutien pour les enseignants.
Cet article a été rédigé dans le cadre de projet de l’Institut de mass médias (IMI), avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. Son contenu ne reflète pas la position officielle de l’Institut des mass médias (IMI), ni celle du Royaume des Pays-Bas.


