Marianna Perebenesiuk Journaliste, traductrice et critique littéraire ukrainienne basée à Paris

Initiative SkyShield: Glucksmann, Barrot et Attal se sont prononcé publiquement « pour »

Politique
21 septembre 2026, 08:46

Robin Gastaldi, auteur et enseignant, et Philippe Moreau-Chevrolet, professeur de communication politique à Sciences Po, comptent parmi les promoteurs de l’initiative SkyShield en France. Celle-ci propose de déployer des avions de combat européens au-dessus d’une partie de l’Ukraine, loin de la ligne de front, afin d’intercepter les drones et les missiles russes visant les populations civiles. Pour Tyzhden, ils décryptent cette initiative, ses modalités concrètes et les obstacles politiques qui freinent encore sa mise en œuvre.

– Qu’est-ce que le projet SkyShield ?

Robin Gastaldi : Cette initiative, portée par des parlementaires, des chercheurs et des experts militaires, a pour objectif de mettre en place un plan européen de protection du ciel ukrainien. Il ne s’agit pas de couvrir l’ensemble du territoire, mais du moins une partie de pays, loin de la ligne de front, afin de protéger la population civile ukrainienne tout en évitant un contact direct avec la Russie.

La spécificité de l’initiative française tient à la question que nous nous sommes posée : comment la France pourrait-elle y contribuer de manière très concrète ? Aujourd’hui, l’Armée de l’Air française dispose de près de deux cents avions de combat. Ce que nous proposons, c’est d’en déployer entre douze et ving-quatre — des Rafale, éventuellement accompagnés d’hélicoptères — afin d’intercepter des drones et des missiles balistiques, par exemple au-dessus de Lviv ou d’Odessa.

— Pourquoi ne pas fournir directement ces avions à l’Ukraine ? Et une intervention directe d’avions français dans le ciel ukrainien ne risquerait-elle pas d’être considérée comme une entrée en guerre contre la Russie ?

Robin Gastaldi : Les Ukrainiens ont des pilotes qui sont fatigués et disposent d’un nombre limité d’avions, souvent très anciens. Autrement dit, on ne donne pas aux Ukrainiens des avions modernes : on leur donne parfois des appareils qui ont cinquante ans, avec des pilotes qui n’ont pas le temps de s’entraîner ni de se reposer.

Ce que nous voulons, c’est faire décoller des avions français pour les aider à intercepter des drones et des missiles de croisière. Il ne s’agit ni de s’approcher de la ligne de front, ni de bombarder les Russes, ni de déclencher une guerre avec la Russie. L’opération que nous décrivons correspond, par exemple, au même type d’intervention que celles qui ont été menées pour défendre les pays du Golfe lors du conflit avec l’Iran.

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Des avions ont intercepté des drones et des missiles de croisière, sans que nous entrions en guerre avec l’Iran. Des missiles qui survolaient la Jordanie pour viser Israël ont également été interceptés, sans que cela signifie une entrée en guerre contre l’Iran ou les Houthis. Ces opérations d’interception de missiles et de drones ne constituent pas, en elles-mêmes, des actes de guerre et n’ont d’ailleurs pas été considérées comme telles par l’Iran.

— Cette idée, qui pourrait contribuer à la sécurité de dizaines de millions de civils ukrainiens, est séduisante. Qu’en pensent les experts militaires ?

Robin Gastaldi : Des experts militaires font partie de notre collectif. Je peux citer Xavier Tytelman, ancien aviateur militaire, ou encore Aurélien Duchêne, expert militaire, chercheur et chroniqueur sur LCI, qui a joué un rôle clé pour nous mettre en relation avec des militaires. Des chercheurs et experts de renom comme Michel Goya, lui-même ancien militaire, ont également pris position publiquement en faveur de cette initiative.

Le général Vincent Desportes, ancien directeur du Centre de doctrine et d’emploi des forces et du Collège interarmées de Défense, a été parmi les premiers à la soutenir au niveau européen. Mais de nombreux autres hauts gradés ont depuis signé notre pétition, dont le général Jean-Paul Paloméros, ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air, le général Philippe Morales, ancien commandant de la défense aérienne et des opérations aériennes et ancien major général de l’armée de l’Air, le général Jean-Paul Perruche, ancien directeur général de l’état-major de l’Union européenne, le vice-amiral d’escadre Didier Piaton, ancien commandant adjoint des forces maritimes de l’OTAN, ainsi que le général Michel Yakovleff, ancien vice-chef d’état-major du SHAPE. On trouve également parmi les signataires le général Patrick Dutartre, le général Jean-Georges Brévot, ancien commandant de la défense aérienne et des opérations aériennes de l’armée de l’Air, ou encore le vice-amiral Jean-Louis Vichot, ancien commandant des forces maritimes françaises dans le Pacifique.

Il y en a beaucoup d’autres. Certains n’ont pas pu le faire publiquement, notamment des militaires d’active et des officiers de l’armée de l’Air, qui nous ont néanmoins prodigué des conseils.

— Liste impressionnante, en effet. Mais comment envisagez-vous aujourd’hui votre action en France pour faire vivre cette initiative ?

Philippe Moreau-Chevrolet : Notre premier objectif est de faire en sorte que la France endosse politiquement cette initiative, qu’elle en fasse véritablement sa politique et que le président Emmanuel Macron affirme clairement son soutien à Sky Shield et sa volonté de le mettre en œuvre. Voire que la France prenne elle-même l’initiative de le faire avec la coalition des volontaires, puisque, désormais, toutes les conditions sont réunies.

Comment procédons-nous ? Nous communiquons avec la cellule diplomatique de l’Élysée et l’état-major particulier du président de la République. Nous menons le même travail auprès des responsables politiques que nous rencontrons à l’Assemblée nationale, au Sénat, à Matignon ou à l’Élysée. Partout où nous pouvons faire passer ce message, nous le faisons.

Nous disposons par ailleurs d’un sondage montrant que les Français sont très largement favorables à cette initiative : plus de 60 % la soutiennent. Il faut le rappeler, et nous le faisons régulièrement, parce que l’un des arguments des prorusses, malheureusement assez présents sur les plateaux de télévision en France, consiste précisément à affirmer que ce soutien n’est pas populaire, que les Français ne veulent plus soutenir l’Ukraine.

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C’est faux. Et nous avons les chiffres pour le démontrer. La cause ukrainienne reste immensément populaire en France, comme elle l’est aux États-Unis et dans de nombreux autres pays. Les populations se rangent du côté des Ukrainiens parce qu’il existe une forme d’identification à leur combat.

— Et c’est précisément là que la question se pose. S’il existe un tel soutien aux à la cause ukrainienne, pourquoi ne se concrétise-t-il pas ? Pourquoi cette initiative n’aboutit-elle pas ?

Philippe Moreau-Chevrolet : Elle aboutit, dans le sens où nous marquons des points petit à petit et où nous la faisons progresser. Nous voyons les progrès. Mais c’est lent et difficile. Parce qu’il existe — ou plutôt qu’il a existé très longtemps, car cela commence maintenant à disparaître — un complexe chez les Européens, qui ont pensé, à une époque, qu’ils perdraient un affrontement direct avec la Russie. Il y a donc aussi une peur que nous constatons chez certains de nos interlocuteurs.

Robin Gastaldi : Je pense qu’il faut souligner la réussite de la Russie sur ce point stratégique. Elle n’a pas seulement une stratégie de séduction : elle use d’une stratégie de la peur. Les armées russes ont subi défaite sur défaite, l’économie russe va mal. Mais ce qui a fonctionné, c’est la dissuasion russe. À partir de 2022, dès les premiers jours de la guerre, nous avons eu ce discours : « Si vous envoyez un casque, ce sera la Troisième Guerre mondiale. Si vous envoyez un fusil, vos villes seront rasées. » Et aujourd’hui, nous avons beaucoup de mal à sortir de ce schéma.

Nous avons parlé du président de la République. Aujourd’hui, nous échangeons également avec des candidats à l’élection présidentielle. Et je pense qu’il sera important d’en faire aussi un sujet de campagne.

Tous les candidats, ou presque — à l’exception de Jean-Luc Mélenchon et, éventuellement, de Marine Le Pen — vont dire qu’ils soutiennent l’Ukraine, qu’ils ont de la sympathie pour le combat des Ukrainiens, qu’ils vont effectuer un déplacement en Ukraine. Mais il se passe très peu de choses ensuite. Et c’est le drame de la France aujourd’hui : nous avons un discours de soutien à l’Ukraine, mais les actes ne suivent pas. Notre objectif est donc de dire : si vous soutenez réellement l’Ukraine, alors soutenez SkyShield, soutenez le principe d’une intervention directe.

— Vous avez vous-même évoqué les blocages qui existent chez les dirigeants français actuels. Comment les surmonter chez les candidats à la présidentielle ? D’autant que la Russie, elle aussi, cherche à peser sur cette élection ?

Philippe Moreau-Chevrolet : On ne rassurera pas tous les candidats, parce que l’habileté de la Russie fait qu’elle dispose de deux candidats majeurs dans cette élection : Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Le paradoxe, c’est que la population ne veut pas se placer du côté de la Russie, mais qu’on peut le faire passer au forceps en soutenant, comme la Russie sait le faire, des candidats ultra-clivants, très populistes, face auxquels les candidats modérés sont assez désarmés.

La deuxième force de la Russie est de faire croire qu’elle est un ours alors qu’au fond, en termes de puissance aujourd’hui, elle ressemble plutôt à un petit animal impuissant. Mais elle conserve cette image d’ours. C’est un monstre de papier qui tue pourtant les gens très réellement.

Et cela répond à votre question. La manière de rassurer les Français, c’est de leur dire que, même dans le pire des cas, si nous devions aller vers un conflit, la Russie n’est pas en état de le mener. Cela fait quatre ans qu’elle peine à maintenir ses positions en Ukraine. Elle ne sera certainement pas capable d’attaquer un pays doté de l’arme nucléaire, et encore moins un continent.

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Cela n’existe pas, littéralement. Ils mènent des micro-agressions. Ils font essentiellement de la communication. Mais la réalité sur le terrain, c’est qu’ils sont militairement incapables de l’emporter parce qu’ils sont corrompus, parce que leurs installations sont anciennes, et parce qu’aujourd’hui, avec l’Ukraine, nous avons l’une des plus grandes nations militaires au monde, dont le savoir-faire est recherché et convoité par toutes les puissances de la planète, en dehors finalement de la Russie et de ses soutiens et alliés.

Robin Gastaldi : Je voudrais simplement compléter avec trois exemples très concrets, qui concernent essentiellement la Syrie. En 2017, un groupe de mercenaires russes tente d’attaquer des positions américaines défendues par les Américains. Les Américains vaporisent ces soldats russes, les pertes s’élèvent à deux cents de leur côté : aucune conséquence.

À la même époque, deux avions de combat russes ont été abattus, lors de deux incidents distincts, par l’armée de l’Air turque. Aucune conséquence : il n’y a pas eu de guerre avec la Turquie.

Enfin, plus récemment, en 2024, il y a eu la chute du régime de Bachar al-Assad, régime criminel soutenu à bout de bras par la Russie. Lors de cette chute, plusieurs militaires russes ont été tués, notamment des opérateurs de drones. La Russie n’est pas entrée en guerre contre le nouveau régime, et les représentants du nouveau régime ont été invités à Moscou.

Pourquoi est-ce que je prends ces exemples ? Parce que lorsque la Russie est confrontée, elle recule. Ce que la Russie veut, c’est faire peur. La Russie n’attaque que ceux qui ne veulent pas se défendre, ceux qui donnent l’impression d’être en situation de faiblesse ou de ne pas vouloir se battre.

Si nous engageons des avions européens dans le ciel ukrainien, nous envoyons un double message. Le premier : nous ne laisserons pas les Ukrainiens se faire massacrer. Le deuxième : les menaces russes ne fonctionnent pas. Et je pense que c’est le meilleur moyen d’arriver à la paix. Il faut dire : « La Russie ne pourra pas aller plus loin parce que nous l’arrêterons ». Et c’est au moment où ce message sera clairement envoyé que nous pourrons nous rapprocher d’un cessez-le-feu.

— Y a-t-il déjà des candidats qui soutiennent publiquement l’initiative Sky Shield ? Ou prévoyez-vous une campagne publique destinée à pousser tous les candidats à se prononcer, pour ou contre ?

Philippe Moreau-Chevrolet : Oui. Nous sommes impliqués auprès de différents candidats, donc nous allons déjà pousser le sujet auprès de nos candidats respectifs. Raphaël Glucksmann a déjà publiquement soutenu l’idée de protéger le ciel ukrainien. Parmi les personnalités qui se sont prononcées publiquement, il y a également Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, et l’ancien Premier ministre et candidat Gabriel Attal. SkyShield n’est pas encore mis en place, mais ils ont clairement déclaré leur soutien à l’idée.

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— Prévoyez-vous d’interpeller publiquement les candidats ?

Philippe Moreau-Chevrolet : Ce qui serait bien, ce serait d’avoir un grand débat sur la politique étrangère. Au Medef, nous avons eu un grand débat sur l’économie, qui était très bien. Il faudrait pouvoir faire la même chose sur la politique étrangère. On nous répondra que les Français ne s’y intéressent pas. En réalité, c’est faux. Ils s’y intéressent beaucoup. La preuve, d’ailleurs, c’est qu’ils ont accueilli massivement des réfugiés ukrainiens. Ils ne sont absolument pas indifférents au sujet. Un tel débat permettrait au moins de clarifier les choses et de poser cette question : que signifie réellement « aider l’Ukraine » ?

Effectuer un déplacement, afficher publiquement son soutien, agiter un drapeau : ce n’est pas, en soi, soutenir l’Ukraine. Il faut avoir un débat sur les modalités concrètes du soutien. Il faut enfin mettre cette question sur la table. Et c’est pour cela que je pense qu’un débat serait extrêmement utile.

Mais à supposer que certains candidats s’engagent formellement, comment envisagez-vous l’étape suivante ? Comment cela peut-il se concrétiser et que pouvez-vous faire dans ce cadre ?

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Robin Gastaldi : La concrétisation militaire de ce projet est déjà préparée. Ce que le président Macron pousse depuis maintenant presque deux ans, c’est la coalition des volontaires. La coalition des volontaires, c’est l’idée de déployer une force militaire de réassurance en Ukraine après un cessez-le-feu. Évidemment, l’énorme problème, c’est qu’il n’y a pas de cessez-le-feu. Donc cette force, aujourd’hui, ne sert à rien et n’existe pas sur le terrain. Mais elle est prête à partir.

Ce que nous proposons, ce n’est pas d’inventer quelque chose de radicalement nouveau. Nous proposons de reprendre les plans existants, qui ont été préparés pour déployer une composante aérienne de la coalition des volontaires destinée à assurer la sécurité du ciel ukrainien après un cessez-le-feu, et de les mettre en œuvre dès maintenant. Donc, aujourd’hui, cette opération, qui couvrirait une partie du territoire ukrainien, est possible. Elle est planifiée. Elle pourrait même être financée par des instruments européens. La seule chose qui manque, c’est le courage politique.