Oleksandr Tchoupak Chef des programmes économiques au centre d’analyses « Ukrainian Strategic Studies » (études stratégiques ukrainiennes)

Des abris pour les civiles en Ukraine : pourquoi le système ne fonctionne toujours pas

GuerreÉconomie
26 juillet 2026, 13:55

Après 4 ans et demi de guerre totale, l’Ukraine manque cruellement d’abris sûrs où la population civile pourrait se mettre à l’abri des bombardements. Tizhden a tenté de comprendre où vont les milliards alloués au financement des abris et pourquoi nous devrions nous inspirer de l’expérience d’Israël.

Un problème dont on ne parle pas assez

Ces derniers temps, les frappes visant des cibles civiles et des habitations en Ukraine ont manifestement augmenté. Les gens se réfugient dans le métro, dans les passages souterrains, dans les caves, mais parfois, même ces abris, très précaires et insuffisants, font défaut aux habitants des grandes villes. Ce sujet devient une priorité, mais il n’est pas suffisamment débattu au sein des pouvoirs publics, parmi les experts et dans les médias.

Certes, début juin, Dmytro Lubinets, le médiateur des droits de l’homme de la Rada suprême [le Parlement ukrainien – ndlr], a présenté un rapport analytique intitulé « État et fonctionnalité des abris en Ukraine ». Les visites effectuées dans 1 066 sites répartis dans différentes régions du pays ont révélé que 993 d’entre eux (93 %) présentaient des lacunes. Ces données concordent avec les conclusions de l’enquête menée par « Slidstvo.Info » fin 2025. Selon cette enquête, sur les 4 300 abris de Kyiv, seuls 77 constituent des structures de protection à part entière, pouvant accueillir environ 1,8 % de la population de la capitale.

D’une manière générale, le problème ne réside pas dans l’existence d’abris, mais dans leur capacité à protéger les citoyens contre les attaques ennemies. Pourquoi ?

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Les lacunes de la législation

La construction d’abris en Ukraine est régie par la norme DBN V.2.2-5.2023. Des représentants de l’Union nationale des architectes d’Ukraine (notamment Sergueï Raspoutny et Tatyana Zhidkova) soulignent que le texte même de cette norme comporte des lacunes fondamentales qui affectent la qualité des abris ukrainiens.

Par exemple, cette citation figurant dans l’introduction : « Les présentes normes ne prévoient pas les cas hypothétiques d’impact direct de munitions explosant à la surface ou à proximité immédiate des murs (revêtement) des ouvrages de protection (à l’exception des impacts directs de débris), ni des effets des explosions fusantes ou dirigées, ni des effets des charges cumulatives, ni des munitions à explosion souterraine différée ». Il s’agit donc d’une véritable « clause de non-responsabilité » en cas d’impact direct, visant à se dégager de toute responsabilité.

De plus, les abris ne sont souvent pas conçus en tenant compte de deux risques majeurs : la concentration de personnes et le temps d’évacuation. Compte tenu des tactiques russes, l’ennemi n’hésite pas à attaquer les lieux où se rassemblent les citoyens, qu’il s’agisse de militaires ou de civils. De plus, la loi exige que les adresses de tous les abris soient inscrites dans un registre unique et, par conséquent, soient accessibles au public. Ainsi, l’ennemi sait exactement où les gens se rassembleront en cas d’alerte aérienne, souvent en grand nombre.

Les abris construits conformément aux normes DBN ne tiennent pas compte de la réalité ukrainienne, où il ne s’écoule parfois même pas quelques minutes, mais seulement quelques secondes entre le moment où l’alerte est donnée et celui où l’impact se produit. Comme la plupart des abris en Ukraine ont été construits soit à l’époque de l’URSS, soit selon les normes de l’époque, ils sont conçus pour faire face à la menace de missiles intercontinentaux lancés depuis les États-Unis ou un autre endroit reculé de la planète, c’est-à-dire ménageant un délai suffisant pour rejoindre un abri relativement éloigné. Mais cela ne correspond absolument pas à la menace que représentent les missiles russes d’aujourd’hui, qui atteignent Kyiv en 3 à 5 minutes, par exemple.

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En mars 2026, une loi rendant obligatoire la construction d’abris pour tous les nouveaux bâtiments résidentiels et infrastructures est entrée en vigueur. Cependant, ceux-ci continuent d’être construits de manière inadéquate selon les normes DBN en vigueur, reproduisant ainsi les risques inhérents aux ouvrages de protection du siècle dernier.

Le financement des abris

Admettons que ces abris présentent des défauts fondamentaux au niveau de leur construction. Mais où vont les fonds alloués à leur entretien ?

C’est ce qu’évoque le rapport susmentionné du médiateur des droits de l’homme. L’État alloue des fonds aux abris scolaires : 6,2 milliards de hryvnias en 2025, 5 milliards de hryvnias en 2026. Mais les abris accessibles au public ne bénéficient d’aucun financement public. Les associations de copropriétaires sont contraintes de les aménager avec les contributions des résidents.

Les budgets locaux constituent une autre source de financement pour l’entretien des abris. À Kyiv, par exemple, l’administration municipale a alloué cette année plus de 2,1 milliards de hryvnias à la construction et à la rénovation en profondeur des abris. En 2026, les autorités municipales prévoyaient de construire 39 nouveaux abris et d’en rénover 141 autres. Cependant, selon les informations de « Slidstvo.Info », près de six mois plus tard, un seul nouvel abri a été ajouté au parc d’abris de Kyiv.

La Coalition pour les abris de protection civile en Ukraine constitue le principal vecteur de soutien international. Après le lancement de cette initiative en novembre 2025, l’octroi de subventions initiales d’un montant de 22 millions d’euros a été annoncé. L’objectif de la Coalition est de passer d’abris de fortune à un réseau national moderne d’abris civils, en accordant une attention particulière aux communes situées près de la ligne de front et aux régions les plus touchées.

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En juin s’est tenue sa troisième réunion, au cours de laquelle il a été fait état de ce qui suit : « À l’heure actuelle, la Coalition compte 12 pays et 4 organisations internationales parmi ses membres. Actuellement, grâce aux fonds des partenaires internationaux membres de la Coalition, sept projets de construction d’abris dans des établissements d’enseignement et de santé sont en cours de réalisation dans les régions de Soumy, Tchernihiv, Odessa, Mykolaïv, Kherson et Dnipro ».
Il s’agit donc actuellement d’une ampleur relativement modeste (sept projets).

L’approche d’Israël : un modèle à suivre

L’approche d’Israël en matière de construction d’abris diffère radicalement de la nôtre. Dans les années 1990, ce pays a abandonné l’idée des abris collectifs précisément pour éliminer les risques mentionnés plus haut : le rassemblement d’un grand nombre de personnes au même endroit et le temps nécessaire pour se mettre à l’abri. À la place, on a adopté le principe de la protection individuelle et collective de petits groupes à proximité immédiate des lieux où se trouvent les personnes.

En Israël, les écoles, les immeubles d’habitation, les bâtiments publics et autres constructions sont équipés de salles de sécurité pouvant accueillir un petit nombre de personnes, situées en fonction du temps estimé nécessaire pour s’y rendre. Chaque bâtiment compte plusieurs de ces salles, et les personnes s’y répartissent afin de ne pas former de cibles vivantes collectives.

Ces abris sont disposés les uns au-dessus des autres de manière à former un noyau de rigidité. S’il y a des sous-sols, ce noyau de rigidité doit disposer de ses propres fondations.

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Ainsi, contrairement aux abris des écoles ukrainiennes, par exemple, où, en cas d’alerte, des centaines d’enfants se rassemblent pendant longtemps dans un seul grand abri, en Israël, ils peuvent se mettre à l’abri instantanément, sans pour autant se regrouper.

Bien sûr, l’exemple israélien ne garantit pas non plus une sécurité absolue des citoyens en cas d’impact direct. Cependant, cela permet de diminuer les risques.

Un changement d’approche s’impose

Ainsi, cinq ans après le début de la guerre, des problèmes fondamentaux persistent concernant les abris ukrainiens, notamment en matière de législation réglementant leur construction. Toutefois, même dans le cadre des normes actuelles, la situation est manifestement mauvaise, si l’on en juge par les conclusions du rapport du médiateur des droits de l’homme, selon lesquelles 93 % des abris présentent des défauts.

Dans un contexte où les missiles russes atteignent les villes ukrainiennes en quelques minutes, le trajet jusqu’à l’abri doit être le plus court possible, et le nombre de personnes présentes dans l’abri doit être réduit au minimum. Cet objectif peut être atteint en appliquant le principe de la protection individuelle et collective.

Compte tenu des budgets disponibles et de l’aide apportée par les partenaires, les fonds nécessaires à la construction d’abris selon cette approche sont disponibles. Il suffit de modifier les exigences réglementaires et de faire preuve de la volonté politique nécessaire pour mettre en place de nouvelles normes adaptées à la situation. Et construire des abris, au plus vite.