Aleksandra Trinh journaliste française

Manifestation à Paris contre Xénia Fédorova : la propagande russe dans le viseur

Politique
4 juin 2026, 15:39

La chroniqueuse russe Xénia Fédorova, employée par le groupe de médias de Vincent Bolloré, est au cœur de toutes les contestations. Le 3 juin dernier, des manifestants se sont réunis à Paris pour exiger des sanctions européennes contre la nouvelle égérie de CNews, accusée d’ingérence dans le débat politique français.

« Non, non, non à la propagande de guerre ! Fédorova, on n’en veut pas ! » . Les slogans claquent en cette fraiche soirée du mois de juin. Les bourrasques de vent qui balaient les rues n’ont pas découragé les 200 personnes rassemblées dans le 15è arrondissement de Paris, pour une manifestation organisée par l’Union des Ukrainiens de France (UUF), le reporter Cyrille Amoursky, et de nombreuses associations. Les drapeaux bleu et jaune rappellent leur engagement commun en faveur de l’Ukraine face à l’agression russe. « C’est notre combat à tous et à toutes, pour l’avenir de nos enfants, souligne Jean-Pierre Pasternak, président de l’UUF. Car l’Ukraine ne se contente pas de résister pour elle-même : les Ukrainiens paient avec leur sang la sécurité de toute l’Europe ».

François Béchieau, Adjoint au Maire du 19e art de Paris

Mais cette fois, la colère des participants se cristallise autour d’un sujet bien précis : l’omniprésence de la chroniqueuse russe Xénia Fédorova dans les médias du groupe de Vincent Bolloré, milliardaire français ultra-conservateur, en particulier sur la chaîne CNews, dont les locaux sont tout proches du lieu de rassemblement. Contraint de quitter l’Ukraine en 2022, Nouari s’indigne : «  Je suis ici [pour lutter] contre la propagande ! Poutine est un assassin et cette femme dit que la France doit discuter avec lui ! ».

Ce qui pose problème ? Xénia Fédorova est présentée sur tous les plateaux comme journaliste. Antoine Bernard, directeur du plaidoyer et de l’assistance à Reporters Sans Frontières, rappelle que la loi française oblige les médias à se soumettre aux exigences d’honnêteté, de pluralisme, et d’indépendance : or, Mme Fédérova « fait la propagande d’un régime qui pourchasse, emprisonne et tue les journalistes en Ukraine ». Pour tous ici, l’affaire est claire : par la voix de la chroniqueuse, la Russie utilise le mensonge pour envenimer le débat politique français. C’est d’ailleurs ce qui a motivé la fermeture par l’Etat en 2023 de la chaîne Russia Today (RT) France, média russe au service du Kremlin, dont Fédorova était la patronne. Mais « Cnews a repris le flambeau de RT ! », proclame Cyrille Amoursky.

La liberté d’expression en question

Les piliers du groupe Bolloré comme Maxime Saada, patron du groupe Canal+ sont montés au créneau le week end dernier pour défendre Xénia Fedorova en invoquant la liberté d’expression, et la nécessité afficher « des points de vue différents de ceux que l’on entend dans les autres médias ».

L’un des organisateurs de la manifestation, Cyrille Amoursky

« Liberté d’expression ? s’étrangle Tamara Demuria, présidente de l’association Georgie vue de France. Mais si elle tient tant à s’exprimer, pourquoi refuser de débattre avec Cyrille ? ». Deux semaines plus tôt, le jeune reporter avait en effet mise au défi la propagandiste de venir l’affronter lors d’un débat contradictoire. Proposition restée jusqu’ici sans réponse. « La liberté d’expression existe en France, les points de vue pro russes peuvent s’exprimer, même si je ne suis pas d’accord avec eux, argumente -t-il. La différence ici, c’est que Mme Fedorova a été salariée du Kremlin ! ». Tamara elle-même connaît bien le problème de la guerre de l’information menée par Vladimir Poutine sur le continent européen : après avoir envahi la Géorgie en 2008, la Russie n’a cessé d’y soutenir des gouvernements qui lui étaient favorables, et diffusaient le récit du Kremlin.

Tamara Demuria, présidente de l’association Géorgie vue de France

Tous s’étonnent de l’absence de réaction de l’ Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), déjà saisie à de multiples reprises notamment par la députée européenne Valérie Hayer, pour les manquements à la déontologie journalistique de Xénia Fedorova, et l’absence de point de vue contradictoire face à elle. Et tous entendent bien continuer à faire pression sur le gendarme de l’audiovisuel français pour obtenir des sanctions contre la chroniqueuse et sa chaine.

Un titre de séjour embarrassant

L’affaire enfle depuis plusieurs jours dans les médias français, et empoisonne la vie du gouvernement d’Emmanuel Macron : une enquête du journal Le Monde a révélé que le titre de séjour de Xenia Fedorova avait été renouvelé en 2024, pour une durée de 10 ans. Ce qui a de quoi surprendre, lorsqu’on connait l’implication de la France dans le soutien à l’Ukraine. Sauf lorsqu’on s’appelle Annie Gennevard, ministre de l’Agriculture, qui n’a pas hésité à déjeuner à la même table que Xénia Fedorova lors d’un repas de l’Institut de l’espérance, cercle de réflexion lancé par Vincent Bolloré.

Et les déclarations pour le moins contradictoires des ministres à ce sujet laissent sceptiques les militants présents ce soir : alors que Maud Brégeon, porte-parole du gouvernement, dénonce « des propos très graves » de Fedorova («  On sait aujourd’hui que c’est l’Occident qui a décidé de prolonger ce conflit »), propos qui « inversent la charge de la preuve », le ministre de l’intérieur Laurent Nunez botte en touche face à la question d’un député socialiste : « Il n’y a eu aucune intervention du gouvernement ; le titre de séjour a été accordé au titre d’une activité professionnelle, puis renouvelé, dès lors que les conditions étaient réunies ».

Aucun des manifestants ne comprend cette décision. « Ce que fait Xenia Federova s’appelle de l’intelligence avec l’ennemi, assène Clément, jeune data analyste de 29 ans. Et la France, victime de cette guerre hybride [de l’information] doit se défendre. C’est une question de souveraineté nationale ».

Une menace pour la démocratie ?

Au-delà de l’absence de sanctions à l’encontre de Xenia Fedorova, le silence de l’Arcom soulève une interrogation plus large sur la vitalité de la démocratie française. Il n’y a pas si longtemps, des propos tels que « il y a des nazis en Ukraine » aurait suscité plus d’émoi. Pour Paul Gogo, ex-correspondant du quotidien Ouest France à Moscou, la montée en puissance de Xenia Fedorova dans les médias de Bolloré laisse deviner une convergence entre l’extrême-droite française et le Kremlin. « Autrefois, le Rassemblement national se montrait discret sur ses liens avec la Russie, constate-t-il. Il ne semblait pas possible de tenir des propos aussi basiques que ceux de Fedorova. Aujourd’hui, je pense que ce discours va évoluer pour donner corps à cette sorte d’union nationaliste internationale dont rêve Vladimir Poutine ». Et risque donc de dépasser le cadre du conflit russo-ukrainien pour s’étendre à d’autres sujets de politique française. Ce qui en pleine année de campagne présidentielle pourrait s’évérer plus que problématique.