Ivan Stoliartchouk Journaliste militaire ukrainien

« C’est au fer de se battre à la place des hommes » : comment les robots défendent Pokrovsk

Guerre
8 avril 2026, 08:03

Ils épuisent les réserves d’oxygène dans les tranchées, transportent sur eux une demi-tonne d’explosifs pour détruire les infrastructures logistiques russes, et jouent à un cache-cache mortel avec des drones FPV pour secourir les blessés. Au sein de la 32e brigade mécanisée a été créée une unité de complexes robotiques terrestres (CRT). Son commandant, le lieutenant-colonel Roman, en est convaincu : l’avenir de la guerre, c’est une bataille de machines, où l’homme dirige les opérations depuis un abri sécurisé.

La route était la cible de tirs toutes les quinze minutes. Dans la zone grise, pris sous le feu, l’éclaireur se vidait de son sang. L’équipe d’évacuation ne pouvait pas s’approcher : tout véhicule ou groupe à pied devenait instantanément la cible des « oiseaux » ennemis. La situation semblait sans issue.

C’est alors que Roman a donné l’ordre : « Envoyez les robots ».

Deux plateformes se sont dirigées vers le blessé. C’était une expérience risquée, et au début, tout a mal tourné. L’une des machines, en manœuvrant sur la route accidentée, s’est empêtrée dans les barbelés, ce qu’on appelle le « labyrinthe ». Elle s’est immobilisée, devenant une proie facile. Les pilotes ennemis de drones FPV, voyant une cible immobile, ont commencé à la détruire méthodiquement, gaspillant de précieuses munitions.

« On a fait une bêtise », avoue Roman en toute honnêteté. Mais cette « bêtise » a sauvé des vies.

Pendant que les Russes attaquaient violemment la plate-forme bloquée, le deuxième véhicule a franchi la zone dangereuse. L’équipe d’évacuation a agi comme des mécaniciens lors d’un arrêt au stand de « Formule 1 » : sous le feu, en quelques secondes, ils ont déchargé le blessé de la plate-forme pour le mettre dans la voiture et sont partis à tout vitesse. Ils ont transporté le soldat jusqu’à un point où les médecins ont pu prendre le relais. La carrosserie a encaissé le choc. L’homme a survécu.
Cet épisode incarne parfaitement la philosophie de la nouvelle unité de la 32e brigade mécanisée : là où les chances de survie d’un homme sont quasi nulles, c’est la machine qui doit prendre le relais.
Le lieutenant Roman est chimiste de formation et spécialiste en protection radiologique, chimique et biologique (PRCB). L’idée de créer une unité de robots de combat ne lui est pas venue par passion pour la technologie, mais par pragmatisme.

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« Nous avons des lance-flammes dans nos effectifs, explique l’officier. Pour tirer efficacement sur l’ennemi avec un lance-flammes portatif, le soldat doit s’approcher à 500 mètres des positions adverses. Dans le contexte de la guerre moderne, où le ciel fourmille de drones, c’est pratiquement un aller simple pour l’enfer. Je me suis demandé : pourquoi envoyer un homme à la mort avec un lance-flammes alors qu’on peut monter ce lance-flammes sur des roues ? »

C’est ainsi que les premiers « Krampus » ont fait leur apparition dans la brigade : il s’agit des plate-formes robotisées équipées de charges thermobariques. Leur effet est redoutable : en terrain découvert, une seule salve consume tout l’oxygène sur une surface de 50 mètres carrés. Dans l’espace confiné d’un bunker, personne n’a la moindre chance de survie.

Aujourd’hui, la 32e brigade développe activement l’utilisation de drones terrestres. Son parc de véhicules s’est élargi : des « Termites » logistiques aux tourelles de combat équipées de mitrailleuses de calibre 12,7 mm, capables de réduire en miettes un véhicule de combat d’infanterie ennemi.

Outre l’appui-feu et l’évacuation, ces robots remplissent une autre fonction cruciale : la logistique et le minage. Ce que faisaient auparavant les soldats, au prix d’efforts herculéens et au péril de leur vie, est désormais pris en charge par un moteur électrique.

Un jour, l’unité a reçu pour mission de couper la voie logistique des occupants en faisant sauter la route. Pour garantir le résultat, il fallait beaucoup d’explosifs. Vraiment beaucoup.

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« La capacité de charge nominale de notre robot est de 260 kilos », explique Roman. « Nous l’avons examiné, nous avons examiné la mission… Et nous lui avons chargé une demi-tonne de mines, soit 500 kilos ».

L’opération ressemblait à un scénario de film d’action. Le robot, surchargé, se frayait un chemin à travers les champs en évitant les embuscades. Si un seul éclat l’avait touché, la détonation aurait tout détruit dans un rayon de plusieurs centaines de mètres. Mais il est arrivé à destination. « Les 500 kilos d’explosifs ont fait leur travail », sourit le commandant. La route du Donbass a tout simplement été pulvérisée.

Qui pilote ces mastodontes ? On pourrait croire qu’il s’agit d’informaticiens ou de joueurs de e-sport, mais la réalité est plus simple et plus intéressante. Le noyau dur de l’unité est constitué d’anciens chauffeurs, de mécaniciens, de gens habitués à travailler de leurs mains.

« Il arrive qu’une personne qui n’a jamais travaillé officiellement et qui n’a pas de formation spécifique se présente. Mais ce peut être un mécano-né, qui a le sens de la technique », explique Roman en désignant un groupe de recrues. « Voici cinq gars qui sont en phase d’adaptation. Ils n’ont pas passé leur vie dans des bureaux, mais ils savent comment faire fonctionner un mécanisme ».

Ici, la formation se déroule directement sur le terrain. Chaque combattant, du simple logisticien au chef de section, doit savoir piloter un robot.

« Nous n‘« assommons » pas les gens avec de la théorie, explique Roman. Nous leur donnons une manette et nous leur apprenons. Je pars moi-même pour évacuer des véhicules, mes chefs de section partent aussi. Ici, tous les soldats sont polyvalents ».

Actuellement, l’unité est en pleine expansion. Il est prévu de créer une compagnie à part entière, composée de plusieurs sections : d’assaut, d’évacuation et de réparation. Car la guerre entre dans une phase de confrontation technologique, où l’emportera celui qui préserve les vies humaines.
« Le matériel, c’est du matériel, résume Roman. On peut le réparer, le souder, remplacer une carte. Un homme, on ne peut pas le remplacer. C’est pourquoi nous faisons tout pour que ce soient les robots qui combattent. C’est l’avenir. C’est la seule voie possible ».