Dans ce court recueil de micro-textes, Yuliia Iliukha, écrivaine, poétesse et journaliste ukrainienne nous raconte « ses » femmes. Ces Ukrainiennes dont la guerre d’invasion à grande échelle initiée en 2022 par la Russie a fracassé les vies, mais qui arrivent, malgré tout, à dompter leur peur.
« Mes femmes s’expriment de manière brutale et terrifiante. Mes femmes partagent leur douleur et leur désespoir. Mes femmes croient et attendent. Mes femmes tiennent même si elles font du mal. Mes femmes connaissent la valeur de chaque jour. Mes femmes veulent que le monde entier les écoute et les entende. Mes femmes s’efforcent de continuer à vivre envers et contre tout ».
Cet ouvrage, dont la force est inversement proportionnelle à son nombre de pages, nous conte la réalité quotidienne d’un pays agressé à travers des expériences exclusivement féminines. Comme Inna Shevchenko ou Luba Yakymtchouk, Yuliia Iliukha pose ces récits de vie sur les pages, et nous les transmet.
Kaléidoscope de récits pour dire l’expérience protéiforme de la guerre
80 pages pour raconter un pays à travers sa « part féminine », raconter le deuil, la peur, la rage, la haine, la résilience, la solidarité. Dans ces 40 histoires personnelles, intimes, Iliukha nous amène à vivre la vie sous les bombes, à l’arrière ou sous l’occupation avec la peur et la mort comme compagnes de chaque instant.
La peur de revenir des courses au supermarché et de trouver un domicile éventré par les bombes. Se réjouir pour une fois d’y vivre seule ; restée hébétée face aux ruines ayant enseveli sa famille entière. La peur de la perte est omniprésente dans ces pages. C’est bien sûr le deuil des siens, mais aussi la perte d’un couple dont l’homme qui quitte sa compagne défigurée lors d’un bombardement.
La déchirure de l’exil revient souvent également : « le train s’était mis en marche, les enfants pleuraient, adultes et chats hurlaient. la femme se taisait. elle écoutait comment craquaient et se brisaient ses racines s’arrachant à la terre ».
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Au cœur de la guerre et de la mort, choisir la vie
Mes femmes raconte la farouche volonté de vivre des Ukrainiennes, de surmonter la peur, de croire et persévérer. C’est cacher des soldats dans sa cave alors qu’on habite en territoire occupé ; c’est prendre les armes ou devenir volontaire alors qu’on vivait à l’ouest, dans une bourgade que jamais les bombes ne touchaient ; c’est aller chercher ses enfants en territoire occupé – conduire au retour la voiture criblée de balles, blessée, parce qu’elle NE PEUT PAS mourir avant d’avoir ramené les enfants en sécurité.
Le courage et la force de vivre malgré tout. Recueillir des chats, enterrer le drapeau pour être sûre qu’il passe la guerre, apprendre à voir dans le noir alors qu’on était terrorisée la nuit étant enfant, coudre des chaussettes pour l’armée ou faire ses devoirs à la lumière de la frontale… « la femme, qui avait grandi, n’avait plus peur du monstre qui vivait dans les ténèbres de son enfance. à présent elle savait que la monstruosité vivait dans les ténèbres du pays voisin ».

La guerre à travers l’expérience intime
La grande force de ce recueil de Yuliia Ilukha, est de nous faire ressentir ces expériences humaines qu’il est si difficile de partager. Des histoires de femmes cela veut dire des histoires de mères, d’épouses, de filles, de sœurs… Des histoires de couple, de familles séparées par la guerre, fracturées par la propagande.
Mes femmes est un recueil sur ce que la guerre change en nous, dans notre intimité, notre vie de tous les jours. La peur de mourir nue, corps flasque aux jambes poilues qui amena cette femme à porter en toute occasion, y compris pour aller dormir, sa plus fine lingerie ; cette manucure rouge choisie par cette femme discrète habituée aux tons nude. « la femme discrète avait une manucure rouge quand la guerre a commencé. le monde entier l’a vue ». Vous aurez très certainement vu dans les médias cette tristement célèbre photo illustrant l’horreur de l’occupation russe.
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A travers l’intime, elle nous pose la question de nos choix. Car ces femmes-là se la posent souvent : pourquoi sa fille a-t-elle choisi de collaborer ? Pourquoi son fils se bat-il pour les ukrainiens, elle qui voulait juste retrouver le temps de sa jeunesse, le saucisson pas cher et la vie rythmée par la sonnerie de l’usine.
Si Mes femmes nous parle de la guerre présente, le recueil dit aussi beaucoup du passé : les conséquences de l’annexion de la Crimée et le séparatisme à l’Est dans le Donbass, la nostalgie de l’URSS dans une partie de la population, les familles fracturées dont certains membres ont été « noyés dans les vagues pourries de la propagande », et à l’opposé, le farouche attachement à la liberté et à la patrie ukrainienne.
La langue de Yuliia Iliukha donne une force incroyable à ses témoignages, à ses histoires. Elles nous percutent, nous saisissent et émeuvent. C’est d’autant plus puissant qu’elle n’occulte pas la noirceur, la trahison. Ces femmes nous parlent, nous montrent leur force, leurs erreurs, leur détresse, leur rage de vivre, dans une sincérité qui vous prend à la gorge.
Iliukha écrit sans fioritures, dans une langue sans apprêt ni artifices, mais qui n’est pas sans poésie.
Mes femmes, Yuliia Iliukha, Editions des femmes-Antoinette Fouque, 80 p,14 €

