Igor Stambol Historien et écrivain, chercheur sur le mouvement national ukrainien du XIXe siècle

L’Ukraine, 34 ans d’indépendance et de lutte face à la Russie

Politique
23 août 2025, 11:05

Dans ses mémoires, le premier ambassadeur d’Ukraine en Russie raconte comment Moscou n’a jamais cru à l’indépendance ukrainienne et s’est préparé pour en reprendre le contrôle dés 1991. Alors que l’Ukraine fête les 34 ans de son indépendance, et continue de résister à l’invasion russes, nous avons lu ce livre.

Ce 24 août, l’État ukrainien moderne célèbre le 34e anniversaire de son indépendance. Et depuis 34 ans, cette date est un jour noir pour les Moscovites, car ils ont perdu le fondement de leur mythologie politique et historique. Cette perte était déjà redoutée par les monarchistes de la « centurie noire » au début du XXe siècle, par Lénine et Staline à l’époque de leurs dictatures, et même par les démocrates de la période de la « perestroïka ». Du 24 août 1991 jusqu’au début de l’agression russe, de nombreux Ukrainiens croyaient que les anciennes contradictions avaient disparu. Au contraire, les politiciens moscovites ne pouvaient imaginer une séparation d’avec l’Ukraine et déclaraient parfois ouvertement que la guerre était inévitable. On trouve des témoignages éloquents à ce sujet dans les mémoires des premiers politiciens indépendantistes, notamment du premier diplomate ukrainien et premier ambassadeur auprès de la Fédération de Russie, Volodymyr Kryzhanivsky.

Eltsine a fait un « gambit » avec l’Ukraine, mais il croyait qu’il la récupérerait

L’Ukraine a produit pas moins de trois documents pour consacrer son indépendance au cours de la dernière décennie du XXe siècle. La déclaration de souveraineté nationale avait déjà ouvert la voie à la création d’un État indépendant, puis le 24 août 1991 a été une date importante pour consolider cette orientation avec le vote du parlement. Et le point final de cette course juridique a été atteint le 1er décembre avec le soutien total de l’indépendance lors du référendum panukrainien. Le 24 août est également important parce qu’après le coup d’État manqué à Moscou, le puissant bloc des communistes de Kyiv a senti le danger et a choisi le camp pro-ukrainien, puisque seuls quatre communistes ont voté contre l’indépendance. Dans une certaine mesure, le Jour de l’indépendance a également marqué la fin de l’hégémonie des communistes, même s’ils n’ont pas été interdits, ce qui aurait pu être fait.

Comme le raconte le premier ambassadeur de l’Ukraine en Russie, Volodymyr Kryzhanivsky, Galina Starovoïtova, députée à la Douma russe, qui fut d’ailleurs la seule personne à avoir félicité l’ambassadeur pour l’indépendance de l’Ukraine, est entrée après le 24 août dans le bureau de Boris Eltsine pour tenter de le convaincre qu’il fallait faire quelque chose, car « ils partiraient ». C’est-à-dire que les Ukrainiens créeraient leur propre État et quitteraient Moscou. Le premier président de la Fédération de Russie l’a rassurée, car il voyait dans le défilé des souverainetés une opportunité sans précédent pour sa carrière. Il est peu probable qu’Eltsine aurait jamais réussi à gravir tous les échelons de la hiérarchie communiste, mais dans un contexte d’anarchie démocratique, ses chances augmentaient considérablement. Il a dit à Galina de ne pas s’inquiéter, car à cette époque, dans la seconde moitié de 1991, le plus important était d’évincer Mikhaïl Gorbatchev du Kremlin. Quant aux Ukrainiens, Eltsine lui a fait un geste avec ses deux poings, imitant une meule : on s’occupera d’eux plus tard, on les réduira en poussière.

En 1991, le porte-parole de Boris Eltsine, Pavel Voshchanov, n’hésitait pas non plus à parler ouvertement de l’indépendance de l’Ukraine comme d’une « chose diabolique ». Cela reflétait en grande partie l’opinion du premier président de la Fédération de Russie. Cependant, sa soif de pouvoir l’a rendu étonnamment tolérant envers les Ukrainiens.

S’est-il immédiatement donné pour « mission » d’écraser les Ukrainiens ? Probablement pas. Il avait suffisamment d’autres problèmes : attaquer la Maison Blanche avec des chars, dominer les Tchétchènes libres. De plus, l’Ukraine faisait preuve d’une loyauté sans faille. Lors de leurs visites en Ukraine, les fonctionnaires moscovites n’avaient pas l’impression d’être en terre étrangère. Mais les tentacules des différents organes du pouvoir moscovite, de la mafia et de l’Église préparaient le terrain pour l’attaque.

Pour les Moscovites, cette répartition signifiait une guerre inévitable.

Volodymyr Kryzhanivsky raconte comment, en 1993, en présence d’autres personnes, le vice-président de la Douma russe, Sergueï Babourine, s’est approché de lui et lui a dit : « Soit nous (la Russie et l’Ukraine) nous unissons, car je ne vois pas d’autre alternative. Soit nous nous réunissons donc, soit nous nous faisons la guerre. Je ne vois pas d’autre moyen de sortir de cette situation ».

Le politicien russe d’extrême-droite Vladimir Jirinovski, à l’époque où l’Ukraine coopérait encore relativement bien avec la Russie, avait proposé à l’ambassadeur de diriger l’une des « provinces » de l’Ukraine indépendante qu’il souhaitait diviser. C’était à une époque où les magasins russes manquaient de denrées alimentaires et où la province russe ne se portait guère mieux que la Somalie. Mais Moscou n’avait à l’ordre du jour que la conquête et une absence totale de volonté de dialogue avec ses voisins. Et cela dure depuis plusieurs siècles.

La phrase « зачєм вам ета нєзалєжность? » (pourquoi voulez-vous cette indépendance ?) a été prononcée à maintes reprises par la plupart des politiciens moscovites au début des années 1990. Bien sûr, peu d’entre eux comprenaient pourquoi il leur était si difficile d’accepter l’idée de liberté d’un peuple voisin. Probablement, les humanistes moscovites ne se risqueront jamais à décrire la phobie sociale qui règne en Russie à l’égard de « l’adieu à l’Ukraine ». Ils n’ont jamais réussi à reconnaître l’Ukraine comme « le joyau de la couronne impériale », cherchant plutôt à effacer l’ukrainité en tant que phénomène de l’histoire. Et ce n’est pas surprenant, car dans leur mythe impérial, comparés à l’Empire britannique, nous ne sommes pas l’Inde, mais rien de moins que l’Angleterre.

On essayait de ne pas remarquer les militaires ukrainiens

Dans les années 1990, les journalistes russes demandaient souvent à Volodymyr Kryzhanivsky, ambassadeur d’Ukraine : « On dit que lorsque vos militaires prêtent serment, on leur demande s’ils sont prêts à combattre la Russie, si nécessaire. Est-ce vrai ? ». L’ambassadeur répondait généralement dans ce sens : « Bien sûr, personne ne pose une question aussi idiote. Mais que doit faire un officier lorsqu’une agression est perpétrée contre son pays ? Le défendre ou dire : « Attendez, montrez-moi votre passeport… Ah, vous êtes russe ? Alors vous pouvez tuer, allez-y ! » ? ».

Parallèlement à cette mise en garde – les Ukrainiens ne seraient-ils pas en train de se préparer à se défendre contre les Moscovites ? –, ces derniers ont constamment fait preuve de mépris envers les militaires ukrainiens. Cela a même conduit le ministre de la Défense ukrainien de l’époque, un « brillant pilote », à s’énerver et à annuler une réunion prévue avec des journalistes moscovites, s’arrêtant à quelques pâtés de maisons du centre de presse. Alors que les généraux moscovites sont souvent alcooliques, le militarisme exacerbé en Russie les a toujours dépeints comme des super-héros invincibles.

Lire aussi:    Comment l’Ukraine a rendu ses armes nucléaires, une interview du général Filatov 

En réalité, les Russes ont même passé sous silence l’existence des militaires ukrainiens. Leur culture populaire en témoigne. Jusqu’en 2014, on pouvait y trouver des « khokhly » (terme injurieux pour désigner les ukrainiens en Russie, ndlr), mais pas en uniforme militaire. Il existe d’autres preuves, comme les souvenirs des occupants moscovites sur la Galicie, qui rapportent des faits tels que « les officiers de l’UPA étaient méthodiquement exterminés » ou « ces jolies filles ukrainiennes, si élégantes et chantantes pendant la journée, pouvaient toutes avoir une grenade sur elles le soir venu ». C’est peut-être pour cela que les propagandistes actuels du Kremlin ne disent pas un mot sur l’occupation de l’ouest de l’Ukraine ?

Il serait logique que les Russes ressentent aujourd’hui du respect pour les forces armées ukrainiennes, qu’ils les considèrent comme un adversaire à part entière. Cependant, même aujourd’hui, alors que leur armée subit de terribles pertes et destructions, quelque chose entre un nouvel Afghanistan, la guerre de Finlande et la Corée, il est peu probable que les Moscovites renoncent au militarisme comme fondement de l’« éducation » de la jeunesse. Ils qualifieront leurs défaites de victoires, les meurtriers, les bourreaux et les traîtres de héros, et se prépareront à de nouvelles aventures vouées à l’échec.

Le Kremlin a introduit des erreurs dans le système étatique ukrainien

Dès 1991, le Kremlin a immédiatement lancé des actions hybrides contre l’Ukraine. Sans nous en rendre compte, nous nous sommes retrouvés endettés pour le gaz. Et les Ukrainiens peuvent toujours se demander s’il était possible de s’en passer. Sans parler de la mainmise des politiciens et des fonctionnaires pro-Moscou dans les administrations ukrainiennes.

Dès le début des années 1990, des Moscovites ont activement tenté de « récupérer » la Crimée par tous les moyens possibles à l’époque. Et aucun de leurs politiciens ne cachait son désir de s’emparer de la péninsule. À l’époque où les Moscovites s’efforçaient encore sauver les apparences diplomatiques, ils n’hésitaient pas à sponsoriser des gangsters. Volodymyr Kryzhanivsky se souvient avoir vu au Kremlin les « frères Bashkov », des figures du crime organisé qui dirigeaient l’un des trois principaux groupes mafieux de Crimée.

La base navale en Crimée a été l’un des principaux sujets de discussion lors des négociations avec les Russes au début de l’indépendance. Les Ukrainiens, qui ont accepté la présence de cette base, ont exigé que la flotte russe de la mer Noire soit « à Sébastopol », tandis que les Moscovites ont insisté pour que la base de leur flotte soit « Sébastopol ». En d’autres termes, ils voulaient toute la ville. Dans une certaine mesure, la question de la flotte a conduit à la fuite de Ianoukovitch et à l’actuel conflit avec la Fédération de Russie.

L’erreur fatale des impérialistes moscovites

Si une guerre totale entre le jeune État ukrainien et la Fédération de Russie corrompue, pseudo-démocratique et affamée avait éclaté en 1991, les conséquences pour nous auraient très probablement été désastreuses. De plus, même en 2014, les colonnes de chars moscovites auraient traversé l’Ukraine beaucoup plus facilement qu’elles n’ont tenté de le faire en 2022. L’attaque russe est terrible, mais elle arrive trop tard. Pendant que les Russes passaient de la démocratie à la tyrannie, accumulaient les dollars du gaz et du pétrole et endoctrinaient la population pour la guerre, les Ukrainiens ont eu un quart de siècle. Non pas pour forger des épées et creuser des tranchées, mais simplement pour vivre leur vie pauvre, corrompue, souvent au rythme de la pop moscovite, mais libre.

Toute une génération a grandi avec un vaccin contre l’impérialisme : elle ne comprend tout simplement pas pourquoi elle devrait s’unir à Moscou. Les participants précédents à la lutte pour la libération, en particulier à l’est du pays, n’avaient pas ce luxe.