L’Ukraine a connu fin juillet son premier mouvement de protestation depuis le début de l’invasion russe à grande échelle. Deux écrivains français présents à Kyiv, Anne et Laurent Champs-Massart, ont assisté à ces manifestations.
Le 22 juillet, les députés ukrainiens votaient la loi 12 414, plaçant les deux principaux organes de lutte contre la corruption (le NABU et le SAP) sous la dépendance du procureur général, lui-même subordonné au président de la République. Le même soir, des milliers de protestataires se rassemblaient non loin du palais présidentiel : la première manifestation de grande ampleur depuis l’instauration de la loi martiale. La tête de l’État n’a pas été longue à reconnaître son faux pas. Neuf jours plus tard, le 31 juillet, les députés votaient la restauration de l’indépendance de ces organismes, confirmée dans la foulée par la signature du président.
Commençons par quelques observations. De ces petits détails qui veulent dire beaucoup. Le comportement des manifestants, l’organisation même de la protestation, en a surpris beaucoup, parmi les observateurs d’Europe de l’ouest (et notamment les Français) habitués à des mouvements sociaux plus partisans, plus idéologisés, plus agressifs, et souvent accompagnés de saccage (voulu ou non). Or, durant les neuf jours de manifestations, à Kyiv, nous n’avons constaté aucune violence, aucune casse, pas une goutte d’alcool, aucun geste déplacé. L’absence de police fut significative à cet égard, tout comme l’absence de service d’ordre de la part des manifestants. Tout fut géré de manière individuelle, selon le schéma horizontal très caractéristique de la psyché ukrainienne. Et l’absence de bannière de partis d’opposition, de syndicats, l’absence également de figures politiques connues, est une nouvelle preuve que ces manifestations sont le fruit de citoyens pourvus d’une haute conscience civique, et de personne d’autre.

Inscription dit : « Ce n’est pas pour cette Ukraine que mon père est mort »
Voici Ira, 25 ans, ex-étudiante en philologie désormais professeure de littérature ukrainienne. Le 22 juillet, au premier soir, à la question : « Comment la chose a-t-elle été organisée ? » elle répond : « La manifestation, à proprement parler, n’est organisée par personne. Nous ne sommes pas en Russie. Nous n’attendons pas que quelqu’un nous convoque pour prendre la parole. »
Concomitamment aux événements apparaissait sur les réseaux sociaux le terme de « révolution des cartons ». Le terme n’est pas très heureux. Car enfin, s’est-il agi d’une révolution ? Non, puisque les manifestants ne cherchaient pas tant à renverser le régime, ni même une institution particulière, qu’à exprimer un mécontentement profond, sérieux, non-négociable. En témoigne Arthur, 22 ans, étudiant en communication, rencontré au 3e soir du mouvement. À la question : « Pourquoi êtes-vous personnellement là ? », Arthur répond avoir décortiqué la loi 12 414 dans tous les sens dès sa publication. Il s’est forgé sa propre opinion ; il a trouvé cette loi intolérable car elle rapprochait la structure politique ukrainienne d’un présidentialisme sans limite, flanqué d’une clientèle ou d’une coterie, c’est-à-dire qu’elle éloignait l’Ukraine d’une démocratie représentative de type européen. « Pour autant, ajoute-t-il, je ne viendrais pas manifester si les rassemblements avaient pour but une destitution présidentielle ou un renversement de gouvernement. » C’est avoir compris l’aubaine qu’aurait été, pour le Kremlin, une révolution ukrainienne en pleine guerre.

Inscription dit : « Mon mari se bat pour la démocratie, pas pour votre mangeoire »
Au vrai, le pays navigue entre Charybde et Scylla, c’est-à-dire entre le péril russe et le péril russe. La loi 12 414 a été combattue car elle annulait l’indépendance du SAP et du NABU, et donc, qu’elle rendait ces organismes très perméables à une infiltration russe. Mais le président Zelensky a justifié cette même loi par le fait que ces organismes étaient possiblement infiltrés par le FSB. Le président était-il de bonne foi, et a-t-il commis une sorte d’excès de zèle ? A-t-il surévalué son propre rôle, sa mission ? Ou s’est-il agi du retour pur et simple des mauvaises habitudes clientélistes à la tête de l’État ? Chacun est libre de se faire son avis, mais tous s’accordent sur le fait que ce n’est pas le moment pour un Maïdan véritable.
Le 2 août (soit le surlendemain de la restauration de l’indépendance des organes anti-corruption), Ira, la jeune professeure déjà rencontrée, exprime sa vision des choses. « Non, je ne retire pas pour autant ma confiance en Zelensky. Mais nous lui avons rappelé qu’il n’est ni tout puissant, ni infaillible. » Elle poursuit : « Peut-être qu’en elle-même, la manifestation populaire n’aurait pas été suffisante pour décider d’une rétractation aussi rapide de la part du gouvernement. Mais nous avons mis en alerte les dirigeants européens. Ils ont tout de suite réagi. L’avertissement qu’ils ont brandi [c’est-à-dire respecter les organismes au risque d’un arrêt de l’aide à l’intégration européenne, notamment financière] a été crucial pour réussir ».

Inscription dit : « J’ai honte de dire aux étrangers ce qui se passe (mais je le dit quand même)
Il faut voir dans cette coopération entre un peuple, qui s’est s’exprimé sur le pied de la démocratie directe, et les plus hautes instances européennes, une forme d’espoir. « La Russie exploitera tout pour empêcher notre entrée dans l’Union européenne » dit la journaliste d’investigation Tetyana Nikolaïenko dans une interview donnée à l’écrivain David di Nota1. Or, c’est l’action conjointe du peuple ukrainien et de l’UE, qui a désamorcé une situation politique et institutionnelle dont la grande gagnante aurait été la Russie.
Même, pourquoi ne parlerait-on pas de besoins mutuels ? Besoins politiques, naturellement. Besoins économiques, bien entendu. Mais pas que. Besoins de nature sociale, de nature éthique.
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Expliquons-nous par le biais d’une rapide anecdote, sous forme d’une conversation, surprise Place Ivan Franko, au 3e soir de manifestation. Un citoyen de l’UE (nous taisons son exacte nationalité) discutait avec une manifestante d’une vingtaine d’année. Il lui faisait part de son scepticisme quant aux institutions européennes, lui expliquait que Bruxelles n’était pas le Paradis, ni l’Europe, ni Schengen, ni la Zone euro, ni… ni… ni… — etc. Et la jeune manifestante de répondre : « Je ne comprends pas. Êtes-vous insatisfaits d’être prospères ? Vous plaignez-vous de vivre dans des États de droit ? N’êtes-vous pas contents d’être libres, débarrassés de régimes despotiques, pourris ? Regrettez-vous de ne pas avoir connu la guerre depuis 1945 ? N’êtes-vous pas heureux de votre liberté de mouvement ? Eh, les gars, vos valeurs sont géniales, vous l’aviez oublié ? Les Européens comme vous ont oublié qu’ils étaient bien ! »

Inscription dit : « L’UE voit tout. Et nous, encore plus »
Si les institutions de l’Union peuvent aider les Ukrainiens à rejoindre la famille européenne, les Ukrainiens, qu’ils soient de la trempe de cette jeune femme, peuvent visiblement aider certains Européens désabusés à retrouver le sens de leurs valeurs. Voilà pourquoi nous voulions parler de besoins mutuels.


