Sous la protection des Conventions de Genève. Comment vivent les prisonniers de guerre russes dans un camp ukrainien

Guerre
16 mars 2023, 09:09

Le camp central des prisonniers de guerre russes est situé dans l’ouest de l’Ukraine. Après avoir été capturés en première ligne, ils sont d’abord détenus pendant une courte période quelque part à proximité, puis transportés vers des centres de détention dans les centres régionaux les plus proches, puis par étapes vers le camp central. A la veille de notre visite, un groupe de 24 prisonniers y est arrivé. Ils sont aussi régulièrement emmenés pour être échangés – presque tous les prisonniers russes le veulent.

Les condamnés ukrainiens ne sont pas détenus dans ce camp – seuls les occupants russes. Le contingent est diversifié : des « partiellement mobilisés », des habitants des territoires occupés du Donbass, des combattants du bataillon « Akhmat », et des wagnériens. Ces derniers sont principalement d’anciens détenus. Parmi eux, certains ont l’hépatite et le VIH. Ils portent des bracelets d’identification : avec le VIH – rouge, avec l’hépatite – blanc.

Quand les prisonniers arrivent au camp, ils remettent leurs vêtements et reçoivent un « uniforme de prison ». Ils subissent ensuite un examen médical et se font couper les cheveux. Ceux qui ont de mauvaises chaussures peuvent même en recevoir d’autres. Un officier russe de Mourmansk portait des « Lowa » (chaussures de montagne – ndlr ). On soupçonnait qu’il avait pris ces chaussures coûteuses à notre soldat, mais il a dit qu’il les avait achetées lui-même. Cet officier se bat depuis 2015 et a été blessé.

Pendant tout l’hiver, les lumières du camp n’ont été éteintes qu’une seule fois. Mais la Croix-Rouge a décidé de prendre ses précautions et a apporté un gros générateur. Les représentants de la Croix-Rouge rendent régulièrement visite aux prisonniers russes – une fois par mois et demi – et leurs visites peuvent durer une semaine, voire plus. Les prisonniers reçoivent aussi régulièrement la visite de journalistes, tant étrangers qu’ukrainiens.

Le camp dispose d’un service médical bien équipé : il y a un cabinet dentaire moderne, un échographe. Une nouvelle machine à rayons X a récemment été installée, car il y a des prisonniers avec des fractures et des amputations. Un chirurgien, un psychiatre, des thérapeutes et un dentiste travaillent dans le service médical et des spécialistes des hôpitaux régionaux sont appelés si nécessaire. Les prisonniers avec l’appareil Ilizarov et ceux qui subissent des amputations se trouvent dans des quartiers séparés.

Il n’y a pas de cellules dans le camp – les prisonniers vivent dans des locaux de type caserne. Il y fait chaud et les réparations sont assez bien faites. Quand un nouveau groupe arrive, il est mis en quarantaine dans une pièce séparée pendant deux semaines.

Ils se lèvent à six heures du matin, et se couchent à dix heures du soir. Les soldats et les sergents travaillent huit heures par jour (selon les Conventions de Genève, les officiers ne peuvent pas travailler). Certains se trouvent sur le territoire du camp – par exemple, et effectuent des réparations dans la nouvelle salle à manger. D’autres fabriquent des produits souvenirs – des sacs-cadeaux avec une vue de Lviv. Le camp a organisé un cycle complet de production de meubles de jardin : les détenus soudent et peignent les cadres et tissent des « vignes » en plastique. En été, ils cultivent des légumes dans les jardins et conservent eux-mêmes les tomates et les cornichons.

Les prisonniers cuisinent aussi eux-mêmes, choisissant entre eux ceux qui savent cuisiner. Les portions sont assez grandes. Pour l’entrée, on sert une soupe de riz épaisse, pour le plat du jour est proposée une bouillie avec un morceau de viande. On peut choisir de plus de la salade aux légumes ou de la choucroute. Un gros morceau de pain, qu’ils font aussi cuire eux-mêmes, est prévu pour chacun. Le pain est d’ailleurs très bon.

Pour leur travail, selon les Conventions de Genève, les prisonniers reçoivent un salaire d’environ 30 hryvnias par jour. Avec cet argent, ils achètent des cigarettes, paient des appels supplémentaires à leur famille. De plus, ils reçoivent des colis de parents en Russie via Ukrposhta – principalement des habits chauds, des cigarettes et des bonbons. Ils peuvent écrire des lettres à leur famille par l’intermédiaire de la Croix-Rouge.

Chaque jour, les prisonniers ont le temps de se reposer, et le dimanche certains vont à l’église. Il y a une petite église greco-catholique sur le territoire du camp. On y célèbre les fêtes religieuses : Noël, Pâques. Ils ont aussi le temps de regarder la télévision – bien sûr, uniquement les chaînes de télévision ukrainiennes. La salle de jeux dispose des échecs et des dames. Il y a aussi une bibliothèque dans le camp : la plupart des livres sont en ukrainien, mais on y trouve ici également quelques publications soviétiques en russe. Quand il fait chaud, il est possible de jouer au football sur le terrain de sport.

Presque tous les prisonniers russes comprennent qu’ils seront échangés – certains plus tôt, d’autres plus tard. Par conséquent, ils se comportent de manière disciplinée. D’ailleurs, personne n’est battu pour avoir enfreint le régime – on se contente de leur faire faire des flexions sportives.

Un grand nombre de prisonniers ne voient pas d’inconvénient à parler aux journalistes, ils proposent eux-mêmes : « Parlez-moi ». Cependant, сes conversations est un plaisir fort relatif. La plupart ne regrettent rien. Quand on leur demande pourquoi ils sont venus en Ukraine pour faire la guerre, la plupart d’entre eux répondent quelque chose comme « Ce sont des politiciens qui sont responsables. Nous sommes des gens simples, nous ne savons rien, nous ne nous soucions de rien. Ils nous ont dit – nous sommes partis. » C’est un discours courant des jeunes recrus. Les contractuels proposent une version des choses un peu différente : ils disent qu’ils sont allés à la guerre pour l’argent. Et tous, bien sûr, chauffeurs ou logisticiens, disent qu’ils n’ont pas tiré et qu’ils n’ont tué personne. Cependant, il y a des criminels de guerre parmi les prisonniers, contre lesquels des poursuites pénales ont été engagées et l’enquête est en cours.

Tous ces prisonniers de guerre se comportent différemment. Certains ont osé dire que Poutine avait raison d’attaquer l’Ukraine. Cependant, un jeune Russe, ancien prisonnier souffrant d’hépatite et de VIH, a déclaré qu’il s’excusait sincèrement auprès de tous les Ukrainiens pour la guerre. Il est toutefois difficile de vérifier si ses excuses sont sincères. Et l’officier qui portait des chaussures si chères, a admis qu’il était avantageux pour lui d’être prisonnier de guerre en Ukraine, parce qu’il ne participait plus aux combats, qu’il ne serait donc pas tué, et qu’après la fin des hostilités, il rentrerait chez lui et recevrait d’importantes indemnités. Certains ont essayé de nous parler en ukrainien, comme un homme de Lipetsk. Le personnel parle d’ailleurs exclusivement en ukrainien avec les prisonniers, qui comprennent tous les ordres.

Des portraits d’hetmans ukrainiens ont été accrochés dans l’allée principale du camp, où passent chaque jour des prisonniers russes. Après l’échange, certains d’entre eux ont déclaré plus tard qu’ils avaient été torturés de cette manière… Cependant, cela semble tout à fait symbolique : Poutine leur a assuré que les Russes et les Ukrainiens ne formaient qu’un seul et même peuple, mais ils doivent désormais passer chaque jour sous le regard sévère des vieux dirigeants de l’État ukrainien.

Les conditions dans lesquelles se trouvent les occupants capturés peuvent sembler « paradisiaques » – surtout lorsqu’on se souvient de la maigreur et de l’émaciation de nos garçons et de nos filles lorsqu’ils reviennent de captivité en Russie. Il n’est pas surprenant que les Ukrainiens s’indignent souvent du fait que nous traitons nos ennemis différemment. Mais au-delà des émotions, le respect des conventions de Genève est un argument de poids en notre faveur pour les partenaires et alliés occidentaux de l’Ukraine. Enfin, l’adhésion de l’Ukraine aux règles internationales est un autre signe qui nous sépare du « monde russe » barbare.