EDWARD LUCAS Premier vice-président, Centre for European Policy Analysis (CEPA, Varsovie et Washington)

Pas d’ambiguïté : Ukraine n’est pas Israël

Politique
14 juin 2023, 11:19

L’adhésion à l’OTAN ne garantit pas la sécurité, mais elle élève les normes

A la veille du sommet de l’OTAN qui se tiendra mi-juillet à Vilnius, une idée se répand : au lieu d’adhérer à l’alliance, l’Ukraine devrait se voir offrir des garanties de sécurité fiables et une assistance militaire, dispositif similaire à ce que les États-Unis garantissent à Israël. Un responsable anonyme de l’Administration présidentielle étatsunienne a déclaré au Wall Street Journal que les États-Unis envisageaient cette hypothèse. La semaine dernière, le président français Emmanuel Macron a déclaré lors de la conférence sur la sécurité GLOBSEC à Bratislava que l’OTAN devrait « construire quelque chose entre la sécurité à l’israélienne et l’adhésion à part entière ». Son homologue polonais Andrzej Douda s’est exprimé dans le même sens.

Plus d’armes pour l’Ukraine, une coopération plus étroite dans le domaine du renseignement et du transfert de technologie, tout cela est bienvenu. Mais ce serait une grave erreur pour l’Ukraine (et ses alliés) d’accepter d’autres options que l’adhésion à part entière à l’OTAN. Et compte tenu des différences géographiques, historiques et politiques entre l’Ukraine et Israël, ce modèle n’a aucun sens. L’Ukraine (population : 40 millions) a un mauvais voisin; Israël (population : 10 millions) n’a pas de bons voisins du tout. Israël n’a qu’un seul allié important : les lointains États-Unis. L’Ukraine en compte beaucoup, et pour la plupart à proximité. Des divisions internes existent dans les deux pays, mais à des échelles différentes. La guerre a annulé les divisions linguistiques et autres en Ukraine. Au lieu de cela, la polarisation en Israël s’accroît. Il est très peu probable (Dieu merci !) qu’un règlement d’après-guerre du conflit territorial en Ukraine aboutisse à quelque chose de similaire à la bande de Gaza et à la Cisjordanie.

Les deux pays font en effet face à une menace existentielle de la part de leurs voisins, qui utilisent imprudemment la rhétorique de l’extermination. Dans le cas d’Israël, le pays suit sa ligne : il possède un arsenal nucléaire secret, un service de renseignement inégalé, le Mossad, qui espionne tout le monde et partout, il met en œuvre avec succès un programme d’assassinats ciblés sur le long terme (des criminels de guerre nazis aux terroristes palestiniens et aux physiciens nucléaires iraniens). Si nécessaire, Israël frappe l’ennemi dans les airs, sur terre et sur mer. L’OTAN veut-elle voir cela dans l’Ukraine d’après-guerre ?

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L’élargissement de l’OTAN garantit principalement la défense de ses nouveaux États membres. Mais il y a un autre avantage qui est souvent négligé : l’OTAN assure la sécurité. Un exemple : au cours des dix premières années après leur indépendance, les États baltes ont fait preuve d’énergie, d’ingéniosité et de détermination face aux menaces externes et internes. Mais parfois, les résultats faisaient se dresser les cheveux sur la tête : fuite d’informations classifiées, arrivée au pouvoir de personnes inaptes, frontières floues entre la politique, les affaires, l’administration publique et les services secrets. Afin d’atteindre les normes de l’OTAN, ces pays ont dû mettre fin à ces mauvaises habitudes et en adopter de nouvelles. Ainsi, après avoir rejoint l’OTAN en 2004, la vie est devenue plus calme, malgré la survenue de nombreux et regrettables scandales. Ainsi, un ex-policier estonien dénommé Herman Simm, qui avait accès aux secrets-défense et répondait aux normes de l’OTAN pour un tel poste, a-t-il été arrêté comme espion russe en 2008, quatre ans après l’adhésion de l’Estonie à l’OTAN, sur la simple dénonciation d’un autre pays. Dans les années 1990, marquées par le chaos, il avait réussi à échapper à toute vérification.

Quelle que soit l’issue de la guerre, l’Ukraine restera en état de stress et de choc post-traumatique. Victorieuse, vaincue ou épuisée, la Russie sera dans un Etat encore pire. Une atmosphère aussi dangereuse que sombre mettra à l’épreuve les nerfs, l’unité et la diplomatie de l’Occident. L’adhésion à l’OTAN est la meilleure garantie pour que la défense, la sécurité et les services secrets de l’Ukraine soient soumis à un contrôle politique approprié et que les hommes politiques prennent les bonnes décisions. Les opérations impressionnantes menées en quasi-liberté sur le territoire russe par des organisations indépendantes douteuses peuvent être qualifiées d’astucieuses en temps de guerre, car elles détournent l’attention de l’ennemi et le démoralisent. Mais elles n’ont pas leur place dans un pays en paix.

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Il y a toujours la tentation de se limiter à des déclarations ambiguës et à des demi-mesures. Cependant, repousser les décisions difficiles ne les rend pas plus faciles à prendre. La voie la plus sûre pour l’OTAN, l’Ukraine et tous les autres acteurs est d’intégrer les Ukrainiens dans l’Alliance dès que possible.