À sept mois de l’élection présidentielle française, l’Ukraine s’invite dans une campagne pourtant dominée par les préoccupations intérieures. Du soutien résolu de Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann aux ambiguïtés de Marine Le Pen, Éric Zemmour ou Jean-Luc Mélenchon, les candidats avancent avec prudence sur un terrain devenu politiquement sensible.
L’élection présidentielle française aura lieu dans un peu moins de sept mois (le premier tour est fixé au 18 avril, le second au 2 mai 2027), mais la campagne bat déjà son plein. Rarement la France aura connu une précampagne aussi précoce, aussi dense et, surtout, aussi éclatée : dès ce mois de septembre, près d’une trentaine de candidatures ont déjà été déclarées.
À l’extrême gauche, et sans compter plusieurs candidatures plus marginales, Jean-Luc Mélenchon, crédité d’environ 16 % des intentions de vote, dispose d’un socle électoral sans commune mesure avec celui du candidat communiste Fabien Roussel, qui oscille autour de 3 %. À l’autre extrémité du spectre, le rapport des forces est similaire, avec une multitude de candidatures marginales, Marine Le Pen, qui les domine avec plus de 30 % des intentions de vote, et un petit candidat, Éric Zemmour, crédité d’environ 3 à 4 %.
Alors qu’à droite, Bruno Retailleau peine à décoller, avec 7 à 10,5 % selon les configurations, le bloc central se cherche encore. Deux anciens Premiers ministres d’Emmanuel Macron, Édouard Philippe et Gabriel Attal, se disputent notamment cet espace, tandis que le Parti socialiste et ses partenaires doivent encore départager leurs candidats lors d’une primaire prévue le 10 octobre.
Sans surprise, l’état préoccupant des finances publiques et les coupes budgétaires annoncées pour l’année prochaine dominent ce début de campagne. S’y ajoutent le pouvoir d’achat et, bien sûr, l’immigration, thème de prédilection de Marine Le Pen, toujours largement en tête des intentions de vote. Cela ne signifie pas pour autant que l’Ukraine soit complètement reléguée à l’arrière-plan, malgré la volonté de plusieurs candidats, notamment Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, de contourner le sujet.
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L’Ukraine occupe d’ailleurs une place assez singulière dans les déplacements internationaux des prétendants à l’Élysée. Bruno Retailleau, le candidat du parti Les Républicains, l’a choisie pour son premier voyage à l’étranger en tant que candidat : il s’y est rendu du 20 au 22 mai 2026, notamment à Kyiv et à Boutcha. Quelques jours plus tard, le 26 mai, Édouard Philippe s’est à son tour rendu à Kyiv, où il a rencontré Volodymyr Zelensky. Il s’agissait déjà de son troisième déplacement en Ukraine depuis le début de l’invasion russe à grande échelle. Gabriel Attal avait, quant à lui, effectué un déplacement de plusieurs jours en Ukraine dès septembre 2025. Un autre candidat, Raphaël Glucksmann, entretient un lien politique ancien avec l’Ukraine : il était notamment présent à Kyiv lors de la Révolution orange, avant de revenir sur la place Maïdan en 2014. Tous affichent leur soutien à l’Ukraine, voire essaient d’en faire une carte à jouer dans cette campagne.
Derrière ce message massif de soutien, il reste pourtant difficile, à ce stade, de dresser une cartographie définitive de la position des candidats sur l’Ukraine. Certaines lignes de fracture commencent néanmoins à apparaître, avec Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann, donné favori de la primaire socialiste, d’un côté, et Édouard Philippe et Bruno Retailleau de l’autre.
Les deux premiers apparaissent aujourd’hui comme les tenants de la ligne la plus volontariste. Tous deux se sont prononcés en faveur de l’initiative SkyShield, qui propose que des avions européens protègent une partie du ciel ukrainien, loin de la ligne de front, contre les drones et les missiles russes. Ils défendent également l’utilisation des avoirs russes immobilisés en Europe au profit de l’Ukraine.
Leur rhétorique ne laisse guère de place à l’ambiguïté. « Si l’Ukraine tombe, ce sera au tour de l’Union européenne », a déclaré Gabriel Attal à l’issue de la réunion de crise organisée par le président de la République le 18 septembre. Il avait déjà affirmé sur le réseau X qu’il n’était désormais plus possible de « délier notre sécurité de celle de l’Ukraine ». Quant à Raphaël Glucksmann, il soutient l’Ukraine depuis les premières heures de l’invasion à grande échelle et avait régulièrement participé aux manifestations organisées en sa faveur depuis le 24 février 2022.
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La position d’Édouard Philippe est, pour l’instant, plus mesurée dans sa formulation. Son soutien à l’Ukraine est explicite : lors de son déplacement à Kyiv, il a notamment défendu son entrée dans l’OTAN ainsi que le principe d’une présence militaire européenne après la guerre, afin de dissuader une nouvelle attaque russe. Nathalie Loiseau, chargée des questions internationales chez Horizons, est par ailleurs signataire de l’appel en faveur de SkyShield et avait, elle aussi, été présente à de nombreuses manifestations en soutien à l’Ukraine.
Situation plus complexe chez Les Républicains : le soutien explicite et fort de Bruno Retailleau à l’Ukraine n’a toutefois pas empêché l’apparition de divergences au sein de son propre parti. En septembre, Julien Aubert, vice-président des Républicains, a estimé sur la chaîne d’information BFMTV qu’il faudrait « sans doute réduire » l’aide à l’Ukraine pour des raisons budgétaires, rejoignant ainsi une polémique lancée quelques jours plus tôt par Louis Aliot, numéro deux du parti de Marine Le Pen. Celui-ci avait provoqué un tollé en affirmant qu’une fois au pouvoir, le Rassemblement national allait « couper le robinet » des aides à l’Ukraine, avant que plusieurs rectifications, parfois contradictoires, ne viennent brouiller le message.
Dans la foulée, le député lepéniste Jean-Philippe Tanguy avait assuré que le RN honorerait les engagements pris par la France. Plusieurs jours plus tard, lors de l’entretien à la chaîne d’information LCI, Marine Le Pen a adouci la formule, tout en confirmant la possibilité d’une réduction de l’aide financière : « Cela n’est pas un acte d’hostilité envers l’Ukraine. On peut continuer à former leurs soldats, leurs armées, on peut continuer à leur apporter du matériel pour se défendre. Mais financièrement, nous ne pouvons plus ».
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Cet argument budgétaire peine pourtant à convaincre. « L’aide bilatérale de la France à l’Ukraine en 2026, c’est environ 600 millions d’euros, soit 0,02 % du PIB, commente l’expert militaire Aurélien Duchêne. La France a donné 12 milliards en quatre ans, l’Allemagne donne 12 milliards par an. Nous donnons moins que le Danemark ou les Pays-Bas, c’est ridicule. Si nous lâchons l’Ukraine, nous n’économiserons rien, mais le coût politique pour la France sera monstrueux ». Message reçu : depuis, les représentants du RN sur les plateaux de télévision français tempèrent leur discours, assurant qu’il ne s’agirait finalement que de revoir, éventuellement, le montant de l’aide et d’exiger davantage de transparence sur l’utilisation des fonds.
C’est qu’il n’est pas forcément payant, électoralement, d’apparaître hostile à l’Ukraine. Marine Le Pen et Éric Zemmour en ont déjà fait les frais en 2022. « Le cas le plus flagrant, c’est celui d’Éric Zemmour, qui avait commencé à dire qu’il ne fallait pas accueillir les réfugiés ukrainiens. Il a immédiatement perdu en popularité, de manière assez massive. Parti avec 15 % d’intentions de vote, il n’a finalement obtenu que 7 % à l’élection », analyse Philippe Moreau-Chevrolet, spécialiste de la communication politique et enseignant à Sciences Po.
L’expérience semble avoir suffisamment traumatisé le plus poutiniste des candidats français (en 2017, il disait publiquement souhaiter « un Poutine pour la France ») pour l’inciter, cette fois, à avancer sur la pointe des pieds. Le 17 septembre, sur le plateau de BFMTV, Éric Zemmour a ainsi surpris en reconnaissant s’être trompé lorsqu’il affirmait que la Russie n’envahirait pas l’Ukraine, tout en refusant de promettre qu’il couperait l’aide à Kyiv s’il était élu. Il n’a toutefois formulé aucune proposition concrète concernant l’Ukraine, si ce n’est, à l’instar de Marine Le Pen, l’ouverture de négociations diplomatiques, sans préciser davantage que sa concurrente comment il entendrait les mener à bien.
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C’est cette même rhétorique « pacifiste », qui dissimule à peine des positions souvent favorables à la Russie et hostiles à l’Ukraine, qui domine, à quelques exceptions près, à l’extrême gauche française. Ainsi, lors de l’université d’été du Parti communiste, en août, son candidat Fabien Roussel déclarait : « Parce que l’économie de guerre ruine notre pays, parce que la guerre en Ukraine ruine l’Europe et notre pays. Et il faut avoir le courage de le dire et de dire stop à cette économie de guerre et à ce financement des guerres qui fait tant de mal à notre peuple ».
Même son de cloche chez le « meilleur ennemi » de Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon. Le leader de La France insoumise condamne l’invasion russe et juge « légitime » le soutien apporté à l’Ukraine, mais l’inscrit dans un discours beaucoup plus ambigu, mêlant arguments pacifistes et sociaux. Il refuse notamment l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, veut faire sortir la France de l’Alliance atlantique et plaide pour des « garanties mutuelles de sécurité avec la Russie ».
En cette fin septembre, le thème ukrainien s’est ainsi solidement imposé dans la campagne présidentielle, parfois contre la volonté même des candidats, qui préféreraient concentrer le débat sur les questions intérieures. L’Ukraine reste pourtant, pour l’heure, un véritable champ de mines politique, sur lequel chacun avance avec une extrême prudence. Car si les nuances sont nombreuses — sur le montant de l’aide, la nature des armes livrées, les garanties de sécurité ou les conditions d’une future négociation — rares sont ceux qui assument aujourd’hui une rupture franche avec le soutien à Kyiv.
Paradoxalement, cette prudence conduit donc la plupart des principaux candidats à rester, dans les faits, dans le cadre tracé jusqu’ici par Emmanuel Macron. À sept mois du scrutin, l’Ukraine apparaît déjà comme l’un de ces sujets que les candidats ne peuvent ni véritablement éviter, ni aborder sans risque. Et peut-être est-ce là sa place la plus singulière dans cette campagne : alors que chacun cherche à se distinguer du président sortant, la guerre déclenchée par la Russie les contraint, pour l’instant, à évoluer dans un espace politique largement façonné par lui.


