Dmytro Krapyvenko Ancien rédacteur en chef du journal The Ukrainan Week/ Tyzhden, militaire

L’Ukraine et la Russie ont deux modèles d’armée différents

Guerre
22 août 2026, 09:24

Militaire et ancien journaliste, Dmytro Krapyvenko revient sur les caractéristiques des armées russes et ukrainiennes. La Russie se prétend héritière de la tradition soviétique. C’est faux.

J’ai souvent entendu dire, au sujet de cette guerre, qu’une petite armée soviétique ne pouvait pas vaincre une grande armée soviétique. Il s’agit de justifier le fait que l’Ukraine doit innover pour résister, et non plus se battre comme elle a eu l’habitude de la faire selon la doctrine ancienne. Cette phrase est en soi belle et logique, mais elle ne s’applique ni à l’armée ukrainienne, ni à celle de son adversaire. Je m’explique.

1. L’armée russe actuelle n’est qu’un simulacre de l’armée soviétique. Elle utilise activement ses symboles et ses attributs, et insiste sur la continuité. Mais ce n’est pas le cas. Le concept principal de l’armée soviétique était celui du « peuple armé ». Son premier nom était d’ailleurs « l’armée ouvrière-paysanne », c’est-à-dire composée d’ouvriers et de paysans.

Si l’on fait abstraction de la composante idéologique, il s’agissait d’une armée composée de mobilisés (les soldats et les sous-officiers représentent près de 100 %). C’est précisément pour ce type d’armée que tous les statuts, documents d’orientation, etc. ont été rédigés. Cette armée prévoyait le service militaire obligatoire et la mobilisation de toutes les personnes astreintes au service militaire en cas d’état de guerre. Dans la Russie actuelle, le service militaire obligatoire est inscrit dans la loi. Il y a toutefois un « mais » de taille : les conscrits ne sont pratiquement jamais envoyés au combat.

Vous vous souvenez comment, lors de l’opération de Koursk, un groupe assez important de conscrits gardes-frontières avait été fait prisonnier et à quelle vitesse Moscou les avait échangés ? En effet, les jeunes Russes n’ont connu qu’une seule mobilisation en 2022 et le pays n’a toujours pas rétabli ce modèle. Depuis lors, ce sont des militaires sous contrat qui combattent contre nous, c’est-à-dire des militaires que l’État a engagés moyennant une rémunération correspondante. Cela va à l’encontre du modèle soviétique.

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Une autre caractéristique de l’armée soviétique est le rôle des organes politiques. Le commandant soviétique partageait son pouvoir avec un commissaire ; au fil du temps, le rôle des commissaires a évolué. Dans l’armée russe actuelle, le rôle du commissaire politique n’est qu’un simulacre, tout comme le « drapeau de la victoire ».

Troisième caractéristique : l’armée soviétique, en temps de paix comme en temps de guerre, était la priorité n° 1. Dans la Russie d’aujourd’hui, on évoque encore le danger pour l’économie d’une réorientation de l’activité vers un régime de guerre. L’armée soviétique était soutenue par un système de commandement et d’administration au sein de l’économie nationale, tandis que la Fédération de Russie conserve encore aujourd’hui de nombreux traits d’une économie de marché.

L’armée soviétique excluait l’existence de formations telles que Wagner, Sturm Z ou le corps africain : il s’agit là d’un élément très peu soviétique. Dans l’armée soviétique, « tout est laid, mais uniforme ». Conclusion : l’armée russe s’approprie la symbolique et la mythologie soviétique, car cela véhicule des sentiment souhaités, mais elle organise et déploie ses troupes selon les modalités qu’elle juge nécessaires, en adaptant ses approches en fonction de la situation.

2. L’armée ukrainienne rejette catégoriquement l’héritage soviétique, même si certains vestiges subsistent indéniablement aujourd’hui. Ainsi, nous mobilisons nos effectifs en période d’état d’urgence, mais il s’agit là d’une mesure inévitable à laquelle toute démocratie aurait recours dans notre situation ; la seule alternative serait la capitulation.

Dans l’armée soviétique, il était inimaginable de remplacer le commandant en chef à la suite d’un « Maïdan », une manifestation de la société civile. Nous avions également recours à des récompenses matérielles pour les militaires, mais il ne s’agissait pas d’une pratique soviétique. Dans l’armée soviétique, le fait de quitter sa unité sans autorisation en temps de guerre était puni par la peine de mort ; en temps de paix, cela entraînait un envoi dans un bataillon disciplinaire, sans prise en compte de la période de la durée du service avant la fuite.

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Un soldat qui s’est enfui de l’armée mais qui a décidé d’y retourner, et qui choisit lui-même son poste et sa brigade, ce n’est absolument pas une pratique soviétique. Une foule qui « libère » un conscrit des mains d’une patrouille : une scène impossible dans la réalité soviétique. Quant à la mobilisation de l’économie, elle est hors de portée pour l’Ukraine, compte tenu de notre forte dépendance à l’aide internationale.

Dans l’armée soviétique, il était impossible d’aborder des questions complexes et délicates. Dès que la presse soviétique a commencé à évoquer le harcèlement des jeunes recrues par les anciens, cela a été le début de la fin de ce pays et de cette armée.

3. La paperasse, la bureaucratie et l’absurdité existent dans toutes les armées. Vous avez bien lu « Les Aventures du brave soldat Švejk », « Catch-22 », et vu « Full Metal Jacket » ? Ça ne parle pas de l’armée soviétique, mais…

P.S. : Un pays moins peuplé et économiquement plus faible est capable de vaincre un pays plus puissant. Les exemples ne manquent pas, depuis David et Goliath jusqu’à nos jours.

P.P.S. : Ce n’est pas l’héritage soviétique qui représente la plus grande menace pour l’armée ukrainienne moderne, mais le risque de ressembler à son ennemi, avec ses assauts coûteux en vies humaines, sa devise « frappe les tiens pour que les étrangers aient peur » et sa violence sauvage et incontrôlée. Ce sont ces éléments là qui nous transforment, vous savez bien en qui. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Mykhajlo Drapaty, le commandant en chef récemment nommé, a placé l’humanité parmi ses priorités. Si nous la perdons, nous perdrons la guerre, nous nous perdrons nous-mêmes, et cette fois-ci, ce sera définitif.