Engagée en 2015, Lera Burlakova se souvient d’un camarade, tué au combat il y a exactement dix ans. Rozpysny faisait partie de cette première vague de combattants et avait alors 21 ans. Son histoire nous rappelle que l’agression russe n’a pas commencé en 2022.
Rozpysny est décédé il y a 10 ans. Il avait 21 ans.
Je déteste vraiment quand les soldats morts finissent par n’être plus qu’une photo sur un monument, deux dates séparées par un trait et des mots bien choisis sur l’héroïsme. Surtout quand cette personne était complètement hors-norme de son vivant.
Rozpysny était un casse-cou. Même s’il était très courageux.
Une personne qui, pendant ses vacances, aurait pu se rendre à l’aéroport de Donetsk, pris dans les combats. Car, après tout, à quel autre endroit pourrait-on bien aller en vacances ?
Je n’ai jamais vu Rozpysny triste. Il l’a sûrement été. C’est juste que j’ai connu un autre Rozpysny.
Il y avait en lui une incroyable légèreté. Une énergie débordante. Ce feu sacré qui manque tellement à tant de gens tout à fait normaux.
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Je l’ai vu pour la première fois au bureau de recrutement. Avec d’autres volontaires qui se sont engagés en 2015, nous étions en train de signer notre contrat avec l’armée et nous étions assis dans cette pièce étouffante et triste, où tout avançait à une lenteur interminable.
Et il a passé là-bas littéralement cinq minutes. Un uniforme sale, toujours en mouvement. Il s’est assis à côté de nous et a commencé à nous montrer des photos sur son téléphone. Des photos de cadavres, putain. C’est comme ça qu’on a fait connaissance.
Et je me souviens très bien de la sensation qu’il nous a procurée : c’était comme si, dans cette pièce étouffante, quelqu’un avait ouvert une fenêtre et que de l’air y avait fait irruption, aussi frais qu’après la pluie.
Comme si tout allait bien se passer.
Comme si nous allions nous aussi nous lever tout de suite, nous échapper de ce couloir et courir quelque part, pour ne pas rester assis interminablement devant la porte d’un bureau.
C’est cette impression qu’il m’a laissée dont je me souviens encore aujourd’hui.
La dernière fois que j’ai vu Rozpysny, c’était à son avant-poste.
On m’avait accordé une semaine de permission, je me rendais à la gare de Konstantynivka. Il était resté sur la ligne de front avec les nôtres. Mon téléphone était tombé au moment de partir, alors Rozpysny m’a prêté le sien : un téléphone à touches de couleur turquoise.
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Je suis arrivée à Kostiantynivka et je suis montée dans le train. Il n’avait même pas encore démarré.
J’avais le téléphone de Rozpysny dans les mains quand j’ai reçu un message de Medyk : « Rozpysny 300 » (blessé – lndr).
J’ai envoyé un message sur son deuxième portable, quelque chose comme : « Le petit con, qu’est-ce qui s’est passé encore » ?
Puis j’ai reçu le message suivant de la part de Medik : « Rozpysny 200 » (tué – ndlr).
Et l’air s’est mis à manquer.

Avant mon départ, il m’avait demandé de lui rapporter une keffieh. Coyote. Je l’ai bien sûr acheté. Et je lui ai apporté. Sur sa tombe, à Pokrovsk. Et je lui ai rendu son téléphone turquoise. Sur sa tombe également.
Dix ans se sont écoulés.
Aujourd’hui, Pokrovsk a complètement changé. Et je ne sais pas si je pourrai un jour retourner sur sa tombe.
Parfois, quand ils se retrouvent dans une situation difficile, les gens se demandent : « Que ferait Jésus ? » Et moi, il m’arrive parfois de me demander très sérieusement : « Et que ferait Rozpysny ? »
Pas au sens moral. Mon Dieu, Rozpysny n’a certainement jamais été ma boussole morale. Il n’incarnait pas cet héroïsme ukrainien lourd, insurmontable et tragique. Des mots justes, des visages graves, de la souffrance, du devoir. Rozpysny, il inspirait de la légèreté.
Il faisait penser qu’on pouvait accomplir avec facilité des choses qui semblent absolument insurmontables.
On peut partir en vacances à l’aéroport de Donetsk. Voir autour de soi des choses effrayantes et en rire. Faire des trucs très sérieux sans pour autant devenir une personne terriblement sérieuse.
On peut être dévoué à ses proches et à sa tâche sans faire de grands discours sur le dévouement. On peut vivre la guerre en rigolant — cela ne rend ni la guerre moins effrayante, ni ce que l’on fait moins réel.
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Et dix ans plus tard, en traversant une nouvelle vallée de l’ombre de la mort, je me dis encore parfois : « Qu’aurait fait Rozpysny ? »
Il aurait trouvé une solution.
Il aurait rigolé.
Il aurait pris un selfie.


