Malgré son nom à consonance ukrainienne, Dronivka est une société française qui rapproche l’expertise ukrainienne dans le domaine des drones des besoins européens et américains. Ses cofondateurs, Mat Hauser et Aram Kalos, expliquent à Tyzhden les ressorts des frappes ukrainiennes en profondeur sur le territoire russe, le rôle des données dans cette révolution technologique, ainsi que les perspectives offertes par la robotisation.
– Les drones ukrainiens sont désormais capables de percer les défenses aériennes russes et de frapper des objectifs situés à plusieurs milliers de kilomètres en profondeur du territoire russe. Quel est le secret de cette réussite ?
Mat Hauser : Le premier élément tient au matériel : les Ukrainiens disposent de drones capables de frapper à très longue distance tout en étant produits à faible coût. Mais cette réussite repose également sur le savoir-faire des armées ukrainiennes, une compétence qui s’est construite et perfectionnée au cours des quatre dernières années.
Dans toute opération réussie, il y a d’abord le facteur humain. Il faut des opérateurs capables de planifier une mission, de prendre en compte les conditions météorologiques et de définir l’itinéraire optimal du drone, parfois au mètre près. Selon les cas, il faudra voler très bas ou très haut, longer une voie ferrée ou suivre une rivière afin d’éviter les menaces présentes au sol.
Aram Kalos : Jusqu’à récemment, le principal défi concernait les drones destinés aux frappes en profondeur. À ces distances, il devient extrêmement difficile de conserver le contrôle du drone ou, à défaut, de le guider jusqu’à sa cible avec une précision suffisante. Le problème tient notamment au phénomène de drift. Plus un drone navigue longtemps à l’aide d’une centrale inertielle ou du GPS, plus sa position théorique dérive progressivement de sa position réelle. On peut imaginer, par exemple, une erreur d’environ cinq mètres tous les cent kilomètres. Au bout de mille kilomètres, le décalage peut ainsi atteindre une cinquantaine de mètres, ce qui devient considérable lorsqu’il s’agit de frapper une cible précise.
Toute la difficulté consiste donc à corriger cette dérive au cours du vol. Sur ce point, les Ukrainiens commencent véritablement à exceller. Ils disposent aujourd’hui de nombreuses solutions techniques.
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Mat Hauser : On peut aussi rajouter que l’un des principaux atouts des Ukrainiens réside dans leur capacité à multiplier les variantes d’un même système. Les drones FP1/FP2 ou Liutyi utilisés pour frapper la Russie, par exemple, existent en plusieurs variantes. Certaines utilisent une centrale inertielle pour la navigation, d’autres s’appuient sur une liaison LTE, c’est-à-dire le réseau de téléphonie mobile, tandis que d’autres encore exploitent Starlink ou d’autres solutions de communication. Autrement dit, une même plateforme peut être déclinée de multiples façons selon les besoins de la mission.
– Quelle est la logique derrière cette approche ?
Mat Hauser : Les Ukrainiens ont adopté une logique qui rappelle celle d’une start-up. Ils travaillent avec des indicateurs de performance très précis.
Imaginons qu’ils envoient cent drones, tous légèrement différents. Une fois la mission terminée, ils analysent les résultats et identifient les trois modèles qui ont obtenu les meilleures performances, ceux qui sont allés le plus loin ou qui se sont le plus rapprochés de leur cible. Pour la frappe suivante, ils reprennent ces trois configurations, produisent une nouvelle série de cent drones, fondée sur ces modèles, puis recommencent le processus. Chaque opération sert ainsi à améliorer la génération suivante. C’est un processus permanent.
– Quel est le rôle des données dans ce processus ?
Aram Kalos : C’est la clé.
Il y a d’abord la donnée visuelle, qui permet notamment d’entraîner les intelligences artificielles. Elle sert, par exemple, à apprendre à une IA à détecter un drone dans le ciel ou à identifier des cibles au sol. Cette donnée possède déjà une valeur considérable.
Mais il existe aussi une autre catégorie de données, tout aussi précieuse. Par exemple, connaître le rayon réel de détection d’un système russe S-400 par temps de pluie ou sous un ciel couvert. Ce type d’information a une valeur énorme.
À ce stade, on dépasse presque la notion de « donnée » au sens des start-up ou des entreprises technologiques : on entre véritablement dans le domaine du renseignement.
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Mat Hauser : En multipliant les frappes et les essais, les Ukrainiens enrichissent constamment leur base de connaissances. Ils savent, par exemple, qu’à tel endroit un drone a été intercepté, qu’à un autre il est passé, et ils accumulent progressivement un volume d’informations suffisant pour produire leurs propres analyses. Après plus de quatre années de guerre, ils disposent aujourd’hui d’une masse de données considérable.
Ce qui fait leur force, c’est qu’ils ne se contentent pas d’améliorer leurs drones. Ils collectent systématiquement toutes les informations disponibles. Ils pourraient simplement observer ce qui fonctionne et faire évoluer leurs systèmes. Mais ils vont beaucoup plus loin : ils exploitent l’ensemble du RETEX (retour d’expérience et retour opérationnel) de chaque campagne de frappes afin d’améliorer leur connaissance des matériels adverses, des conditions météorologiques, des radars et, plus largement, de l’ensemble de l’environnement opérationnel.
– Le rôle des données est donc essentiel pour les drones, aériens, tant pour leur conception que pour leur pilotage et la planification des missions. Mais qu’en est-il des robots terrestres, de plus en plus utilisés en Ukraine ?
Mat Hauser : Aujourd’hui, les données sont beaucoup moins importantes pour les robots terrestres, car leur niveau d’autonomie reste encore très limité.
La principale exception concerne les tourelles téléopérées. Il ne s’agit pas de drones à proprement parler, mais de systèmes d’armes installés sur une plateforme terrestre. Dans ce cas, la donnée devient indispensable pour entraîner une intelligence artificielle capable d’identifier puis d’engager une cible. C’est probablement l’une des grandes perspectives de développement à long terme. Plusieurs entreprises ukrainiennes travaillent déjà dans cette direction, notamment Burya, Khyzhak et d’autres fabricants. L’objectif est qu’une tourelle puisse identifier puis engager automatiquement une cible.
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Mais aujourd’hui, nous en sommes encore très loin. Les Ukrainiens savent déjà développer des tourelles capables d’intercepter des drones : cette technologie existe et fonctionne. En revanche, aucun fabricant n’a aujourd’hui suffisamment confiance dans ses modèles d’intelligence artificielle pour déployer sur le champ de bataille un robot terrestre entièrement autonome chargé d’ouvrir le feu sur des soldats. Le risque d’erreur reste beaucoup trop important.
Aram Kalos : En réalité, la véritable question est de comprendre pourquoi ces systèmes sont apparus.
L’armée ukrainienne ne peut pas se permettre de perdre plusieurs soldats chaque fois qu’il faut évacuer un blessé, ravitailler une position ou transporter du matériel. Elle ne peut pas non plus prendre le risque de perdre systématiquement un véhicule valant plusieurs dizaines de milliers d’euros.
Le développement des robots terrestres répond donc avant tout à une logique très pragmatique : protéger les vies humaines tout en limitant les pertes matérielles. Dès qu’une tâche peut être confiée à une plateforme robotisée plutôt qu’à un soldat, son utilisation prend tout son sens.
– Quelles évolutions peut-on anticiper, aussi bien pour l’Ukraine que pour les autres armées ?
Aram Kalos : À long terme, l’objectif est évident. Si l’on pouvait disposer de robots autonomes coûtant dix milles euros capables de combattre à notre place, toutes les armées du monde les achèteraient immédiatement. Mais nous en sommes encore très loin.
En revanche, une IA capable d’assister l’opérateur apporte déjà une valeur considérable. Si un drone peut rejoindre seul sa position, revenir automatiquement, se repositionner ou encore effectuer une mission d’évacuation sans intervention humaine, c’est déjà un progrès majeur.
Tout ce qui relève de la navigation autonome est donc extrêmement prometteur, y compris lorsque la liaison de données ou la liaison radio est interrompue.
Le deuxième grand domaine de développement concerne les drones FPV, les drones mid-strike, deep strikes et intercepteurs.
L’enjeu est simple : lorsque le brouillage coupe la liaison avec le pilote dans les derniers mètres ou les derniers kilomètres, comment permettre au drone d’atteindre sa cible de manière autonome et de confirmer son impact sans intervention humaine ? C’est aujourd’hui l’un des principaux axes de recherche en Ukraine. L’objectif est de continuer à frapper malgré un brouillage qui empêche souvent tout contrôle au moment le plus critique.
Enfin, l’intelligence artificielle ouvre des perspectives considérables dans le domaine du renseignement. L’idée est, par exemple, qu’un drone de reconnaissance soit capable de détecter une tranchée dissimulée sous les arbres, d’identifier une anomalie thermique révélant potentiellement la présence d’un groupe de soldats ou encore de reconnaître automatiquement différents éléments du champ de bataille.
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Toutes ces informations alimentent ensuite un système de commandement et de contrôle, qui permet au commandant de brigade ou de bataillon d’obtenir une vision beaucoup plus claire de la zone dont il est responsable, par exemple les cinq premiers kilomètres en profondeur. Cette capacité représente une valeur immense.
– L’intelligence artificielle est-elle l’avenir de la guerre ?
Mat Hauser : L’intérêt de l’intelligence artificielle est avant tout de faire gagner du temps dans la prise de décision. Or, aujourd’hui, elle n’est pas encore suffisamment fiable. Pour l’instant, elle ne remplace pas la réflexion humaine. Elle réduit une partie de la charge cognitive des opérateurs, mais c’est toujours l’humain qui prend la décision finale.
Le monde réel est composé d’une infinité de situations différentes. Une IA développée pour un robot à chenilles ne fonctionnera pas nécessairement de la même manière sur un véhicule à roues.
Aujourd’hui, les plateformes ukrainiennes les plus efficaces sont avant tout modulaires. À l’aller, elles peuvent transporter des caisses de munitions ou des réserves d’eau destinées aux soldats. Au retour, elles peuvent évacuer des déchets, un blessé ou un mort.
Mais cela modifie complètement le comportement dynamique du véhicule. Un robot transportant quelques bouteilles d’eau peut se permettre certaines manœuvres. En revanche, s’il transporte un blessé sur un brancard et qu’il se retourne en franchissant un obstacle, il risque tout simplement de provoquer la mort de la personne qu’il était censé sauver. Tous ces paramètres doivent être pris en compte.
Nous sommes donc encore très loin d’une intelligence artificielle capable de remplacer totalement l’opérateur humain. C’est pourquoi je reste très prudent face aux entreprises européennes qui promettent une autonomie complète.
Aujourd’hui, le facteur humain demeure absolument déterminant.


