Marianna Perebenesiuk Journaliste, traductrice et critique littéraire ukrainienne basée à Paris

L’innovation militaire ukrainienne à Paris : surprises d’Eurosatory 2026

Guerre
29 juin 2026, 15:46

Longtemps vitrine des industriels occidentaux, Eurosatory a été cette année le théâtre d’un renversement inédit. Quatre ans après le début de l’invasion russe à grande échelle, l’Ukraine n’y apparaît plus comme un pays dépendant de l’aide militaire, mais comme une puissance d’innovation qui attire industriels, militaires et investisseurs du monde entier. Reportage de Tyzhden à Eurosatory 2026, le plus grand salon mondial de la défense terrestre et aéroterrestre, organisé à Paris du 15 au 19 juin.

Quand l’Ukraine est devenue un « Eurosatory grandeur nature »

Quand, après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, les armes hétéroclites de toutes origines furent offertes à l’armée ukrainienne par les pays occidentaux, les experts plaisantaient, non sans amertume, sur le fait que l’Ukraine était devenue un « Eurosatory grandeur nature », en référence au plus grand salon mondial consacré à la défense et à la sécurité terrestres et aéroterrestres, organisé tous les deux ans en France. Créé en 1967, Eurosatory réunit aujourd’hui plus de 2 000 exposants, des délégations officielles venues de dizaines de pays et quelque 45 000 professionnels. Bien au-delà d’une simple vitrine technologique, le salon est un lieu stratégique où se nouent partenariats industriels, coopérations internationales et contrats de défense.

« En règle générale, nous venons pour identifier de nouveaux partenaires, découvrir des technologies émergentes et repérer des matériels ou des équipements susceptibles d’intéresser les forces armées dans le cadre de leurs différentes missions, y compris des capacités dont nous ne disposons pas encore », explique à Tyzhden un sous-officier français rencontré sur le salon.

La comparaison avec l’armée ukrainienne, équipée d’un assemblage inédit d’armements venus des quatre coins de l’Europe, paraissait alors évidente. Qui aurait imaginé que, quatre ans plus tard, cette plaisanterie prendrait un sens radicalement différent ? L’Ukraine est toujours un Eurosatory, mais cette fois, ce sont les Ukrainiens qui sont venus présenter au monde les technologies qu’ils ont développées pendant la guerre.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Alors qu’en 2024, le pavillon ukrainien ne réunissait que cinq exposants, ils étaient près de quatre-vingts cette fin de juin 2026, sur une surface d’exposition multipliée par plus de cinq. Parmi eux, Fire Point s’est imposé comme l’une des attractions majeures du salon et un véritable centre de gravité : son immense stand, dominé par le spectaculaire missile de croisière Flamingo, peint en rose et noir, est rapidement devenu un passage obligé pour les visiteurs. Beaucoup espéraient également y croiser la directrice générale de l’entreprise, Iryna Terekh.

Le nouveau soft power ukrainien

Fait peu banal, Iryna Terekh a rapidement dépassé le cadre du salon et suscité un intérêt bien au-delà du cercle des professionnels. Invitée sur les plateaux de télévision, sollicitée par de nombreux médias, elle est devenue l’une des personnalités les plus remarquées du grand public français. Journalistes, militaires, industriels et spécialistes de l’Ukraine faisaient la queue pour échanger quelques minutes avec elle, obtenir une photo ou simplement pouvoir raconter l’avoir rencontrée. Avec son apparence d’étudiante discrète, aussi brillante que déterminée, l’effet qu’elle a produit sur les Français en quelques jours seulement n’est pas sans rappeler celui qu’exerce le président ukrainien.

Architecte de formation, elle appartient à cette génération de dirigeants de l’industrie de défense ukrainienne issus du secteur civil et propulsés par les besoins de la guerre. En quelques jours, la directrice générale de Fire Point est devenue, en France, l’un des visages de la nouvelle Ukraine : jeune, innovante, éduquée, profondément européenne, capable non seulement de résister, mais aussi de s’imposer. L’incarnation de soft power ukrainien : celui d’un pays qui inspire, impressionne et attire.

Mais au-delà des figures emblématiques, c’est l’ensemble de l’agenda du salon que l’Ukraine a profondément marqué.

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« Ce qui frappe, c’est surtout la place prise par les drones. On trouve évidemment des drones aériens de toutes tailles et pour de nombreuses missions, mais aussi des drones terrestres, également déclinés dans des formats très variés et pour des usages extrêmement divers. On assiste clairement à un basculement vers une guerre de plus en plus automatisée et vers des systèmes pilotés à distance », observe Jérôme Poirot, ancien adjoint du coordonnateur national du renseignement à l’Élysée.

« L’innovation ukrainienne sous nos yeux »

Sans surprise, les fabricants ukrainiens régnaient en maîtres parmi les spécialistes des drones. Leurs stands n’ont pas désempli jusqu’aux dernières heures du salon, attirant industriels européens, délégations militaires, investisseurs et journalistes.

« Ce qui nous intéresse avant tout, c’est l’expérience du combat, l’expérience acquise dans l’emploi des drones et, surtout, le savoir-faire technologique développé autour de leur production de masse et des systèmes robotisés, explique le militaire français rencontré devant un stand ukrainien. La quasi-totalité des équipements présentés ici ont été éprouvés sur le terrain. Derrière ces matériels, il y a également une véritable expérience industrielle, qui est extrêmement précieuse. Nous suivions déjà beaucoup de ces équipements dans la presse spécialisée. Les découvrir ici et pouvoir échanger directement avec leurs concepteurs est particulièrement intéressant ».

Jérôme Poirot résume cette évolution en une formule : « L’innovation ukrainienne dont on parle depuis plusieurs années n’est plus une promesse. Elle est aujourd’hui visible, concrète, et nous l’avons sous les yeux ».

Cette évolution ne s’est d’ailleurs pas limitée aux stands. Le 15 juin, en marge d’Eurosatory et en présence de la ministre des Armées, Catherine Vautrin, Patrick Aufort, directeur de l’Agence de l’innovation de défense (AID), et Iryna Zabolotna, directrice des opérations de la plateforme ukrainienne d’innovation militaire Brave1, ont officialisé un partenariat inédit.

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Baptisé Brave France, cet accord vise à rapprocher les écosystèmes d’innovation de défense français et ukrainien. Il permettra de financer des projets communs portés par des entreprises et des start-up des deux pays dans des domaines comme les drones, la guerre électronique ou la robotique. Les technologies développées seront testées en Ukraine avant d’être proposées aux armées ukrainienne et française, avec un objectif assumé : accélérer la mise au point de solutions rapidement opérationnelles sur le champ de bataille.

Et maintenant ?

Le salon est désormais terminé. Les fabricants ukrainiens sont rentrés chez eux, emportant dans leurs bagages des centaines de cartes de visite échangées au fil des quatre jours d’exposition. Et maintenant ? « Il va déjà nous falloir un peu de temps pour digérer cette semaine. Ensuite, on verra », confie à Tyzhden le dirigeant de l’une des entreprises ukrainiennes présentes à Eurosatory. Côté ukrainien, l’optimisme est réel, mais il demeure prudent. Une chose est toutefois certaine : cette première percée de l’industrie de défense ukrainienne sur la plus grande scène mondiale du secteur marque un tournant. L’Ukraine n’est plus seulement un pays qui fait la guerre : elle est devenue un pays dont l’expérience et les technologies commencent à façonner l’avenir de la défense européenne.