Oleksandr Tchoupak Chef des programmes économiques au centre d’analyses « Ukrainian Strategic Studies » (études stratégiques ukrainiennes)

Qu’attend Bruxelles de Kyiv dans le domaine économique ?

Économie
27 juin 2026, 07:39

Pour adhérer à l’UE, Kyiv doit parcourir un long chemin sur le plan économique. Voyons quelles sont les exigences économiques de Bruxelles sur les principaux volets des négociations.

Une nouvelle étape dans un processus de longue haleine

Le 15 juin 2026 a marqué le début d’une nouvelle étape sur la voie de l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. En collaboration avec la Moldavie, un volet de négociation intitulé « Les fondements du processus d’adhésion à l’UE » a été ouvert pour l’Ukraine. Par cette mesure, les Européens font passer de facto le processus de notre intégration de la phase préparatoire à celle des négociations de fond, point par point.

Aoujourd’hui, les Ukrainiens font preuve d’un scepticisme légitime quant à la volonté réelle de Bruxelles et de certains pays de l’UE de nous voir faire partie d’une Europe unie. Cette histoire dure depuis incroyablement longtemps : dès 2002, le président Leonid Koutchma avait chargé le Conseil des ministres de mener à bien le processus d’adhésion à l’Union dans un délai de dix ans.

Depuis lors, à la demande de l’UE, l’Ukraine a modifié sa législation à des dizaines de reprises, créé de nouvelles institutions (notamment de lutte contre la corruption) et a même inscrit la question de l’adhésion à l’UE dans sa Constitution… Mais l’élément le plus important, à savoir une volonté politique suffisante de la part de Bruxelles et des autres capitales européennes pour nous accueillir n’est jamais apparu.

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Essayons de faire abstraction du septicisme et d’examiner plus en détail la composante économique des pôles de négociation. Sa mise en œuvre pourrait avoir un impact considérable sur l’économie ukrainienne.

Premier pôle de négociation

Il convient de noter qu’il n’existe pas de « volet économique » unique dans le processus de négociation. Les éléments économiques sont transversaux, depuis les critères de base du premier volet jusqu’aux deux grands volets thématiques (le deuxième et le troisième), qui doivent faire l’objet de négociations en juillet de cette année.

Nous vous proposons de passer en revue les critères économiques à chacune des étapes des négociations mentionnées.

Le premier volet, intitulé « Fondements », qui porte avant tout sur l’État de droit et le fonctionnement des institutions démocratiques, comprend une liste de critères économiques fondamentaux. À ce stade, l’Ukraine doit satisfaire aux deux exigences suivantes :
• l’existence d’une économie de marché viable
• la capacité à faire face à la concurrence du marché au sein de l’UE.

Il s’agit là de la partie économique des critères dits « de Copenhague ». Pour en savoir plus à ce sujet, consultez le Glossaire des négociations d’adhésion à l’UE sur le site du Conseil des ministres.

En réalité, ces critères de base constituent déjà une pierre d’achoppement majeure dans les négociations, mais… pas de notre côté. De nombreux pays de l’UE ne sont pas en mesure de résister à la concurrence des produits ukrainiens, notamment dans le secteur agricole. Certains segments du marché européen sont tellement surréglementés que le coût d’exploitation y est excessivement élevé.

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De ce fait, les producteurs locaux sont souvent devancés par des importations moins chères, contre lesquelles ils doivent se défendre de toutes leurs forces.

Pour étayer cette thèse, citons les propos tenus par le ministre italien de la Défense, Guido Crozetto, dans une interview accordée au Corriere della Sera le 31 mai 2026 : « L’Ukraine aura du mal à adhérer à l’Union européenne. Tant d’un point de vue politique qu’économique. Car l’Ukraine est un grand pays. Car son adhésion à l’UE entraînera une crise agricole. Il vaut donc mieux ne pas parler de l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, mais de la mise en place d’un système de défense européen commun avec l’Ukraine ».

La question n’est donc plus de savoir si nous sommes suffisamment compétitifs, mais si les Européens sont prêts à nous faire concurrence.

Deuxième pôle : le marché

Viennent ensuite des étapes où l’accent est principalement mis sur les questions économiques. Le deuxième volet, intitulé « Marché intérieur », couvre les différents aspects du fonctionnement du marché unique de l’UE. Son objectif est de jeter les bases de la croissance économique et de la compétitivité dans les domaines économiques suivants :
• libre circulation des marchandises ;
• libre circulation des travailleurs ;
• liberté d’établissement et la libre prestation de services ;
• libre circulation des capitaux ;
• droit des sociétés ;
• droit de la propriété intellectuelle ;
• politique de la concurrence ;
• services financiers ;
• protection des consommateurs et santé publique.

Comme le montre cette longue liste, cette partie des négociations est la plus complexe, notamment sur le plan juridique. Il nous est demandé non seulement d’adopter la législation nécessaire et d’assurer le bon fonctionnement des institutions, mais aussi de prouver que ces changements fonctionnent dans la pratique. Il s’agit donc de mettre en place un système de contrôle, autrement dit, de commencer à s’intégrer au système européen.

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La procédure est extrêmement complexe. Pour chacun des axes mentionnés, la Commission européenne fixera des critères de référence (benchmarks). Lorsque nous rendrons compte de la mise en œuvre, la Commission européenne procédera à une vérification sur place avec des auditeurs. Mais chaque chapitre ne sera provisoirement clos que lorsque chacun des 27 États membres de l’UE aura donné son accord. Cela signifie qu’un hypothétique nouvel Orban pourrait, s’il le souhaitait, faire traîner le processus pendant de longs mois, voire des années.

Mais le plus intéressant, c’est que les chapitres économiques peuvent être réouverts. Cette possibilité découle d’une règle énoncée dans le premier volet : si l’on assiste à un recul dans les réformes judiciaires ou dans la lutte contre la corruption, il faudra tout recommencer depuis le début.

Troisième pôle : la macroéconomie

Enfin, le troisième volet, intitulé « Compétitivité et développement ouvert », met l’accent sur la macroéconomie, la politique budgétaire, la numérisation et d’autres innovations. Comme l’indique le document du Centre pour la démocratie et l’État de droit, « le pôle 3 est devenu l’un des plus dynamiques grâce aux progrès significatifs réalisés dans la plupart des domaines concernés, ce qui démontre la capacité de l’Ukraine à mettre rapidement en œuvre le droit de l’UE ». C’est effectivement le cas, car en matière de numérisation, par exemple des services publics, l’Ukraine devance largement la plupart des États actuels membres. Les axes économiques de cette étape sont les suivants :
• transformation numérique et les médias ;
• fiscalité ;
• politique économique et monétaire ;
• politique sociale et emploi ;
• union douanière.

Si tout est clair en ce qui concerne la transformation numérique, les changements apportés à la législation fiscale pourraient s’avérer très douloureux pour nous. L’UE n’impose généralement pas aux pays les taxes qu’ils doivent instaurer, mais elle exige l’harmonisation des impôts indirects (TVA et droits d’accise) afin d’éviter les disparités fiscales au sein du marché unique. Il s’agit, par exemple, d’aligner les taux des droits d’accises sur les carburants, le tabac et l’alcool sur les niveaux minimaux européens (ce qui, pour l’Ukraine, signifie les augmenter).

Dans un contexte macroéconomique, l’Ukraine doit harmoniser sa politique avec celle de l’UE, notamment à l’occasion du cycle annuel de coordination des politiques économiques. Par ailleurs s’appliquent les critères de Maastricht sur niveau du déficit budgétaire et de la dette publique, mais pratiquement aucun pays de l’UE ne les respecte actuellement.

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À l’instar du deuxième volet, les sections du premier peuvent être réexaminées conformément à la règle relative à la corruption et aux tribunaux, et elles doivent également être approuvées par tous les États membres.

Le leadership, et non l’adhésion

Il ne fait aucun doute que l’Ukraine a tout intérêt à ce que ses institutions publiques fonctionnent efficacement, à ce que les droits de propriété soient respectés, à ce que les marchés financiers fonctionnent correctement, etc. La mise en œuvre de toutes ces mesures devrait permettre à l’économie ukrainienne de franchir une nouvelle étape.

Cependant, nous devons bien comprendre que la mise en œuvre des exigences économiques et politiques, la conduite des réformes, etc., ne constituent pas un facteur déterminant garantissant notre adhésion à l’UE. Ce facteur, c’est la volonté politique de Bruxelles et de chaque État membre de l’Union. Plus précisément, c’est la conjoncture actuelle dans chacun de ces pays. À l’instar de la Hongrie d’Orbán, n’importe quel État pourra reporter notre adhésion à l’Union pour une durée indéterminée s’il en a la volonté.

L’adhésion à l’UE ne doit pas, en soi, servir de critère pour mesurer la réussite ukrainienne. Comme nous l’avons déjà dit, l’Ukraine est déjà devenue de facto un membre officieux de l’UE, notamment en signant l’accord d’association approfondie et complet. Dans le domaine de la sécurité, de plus en plus de pays de l’UE coopèrent avec l’Ukraine, s’inspirant de notre expérience et nous aidant notamment à fabriquer ou à acheter des armes.