Caroline Fredon Journaliste française

La liberté ne meurt jamais, portrait d’un peuple refusant de plier

30 octobre 2025, 08:42

Dans ce livre qui reprend le titre du documentaire (toujours visible gratuitement sur la plateforme de La chaîne parlementaire), la documentariste Damien Castera nous décrit son engagement, son périple et ses rencontres en Ukraine au début 2022.

Ancien surfeur de haut niveau plusieurs fois médaillé, Damien Castera originaire du Pays basque français, membre de la Société des explorateurs français, est réalisateur de documentaires d’aventure et d’exploration. Il a ainsi voyagé au Liberia, en Patagonie, en Papouasie-Nouvelle Guinée ou encore en Alaska. En 2022, après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, il part seul livrer du matériel médical à la frontière avec la Roumanie. Il y reste quelques jours, puis entre en Ukraine où ses rencontres l’incitent à filmer pour faire connaître en France la réalité de la vie des Ukrainiens. En mai 2022, il revient en Ukraine, avec son caméraman, pour réaliser un documentaire sur la vie pendant le conflit. Il fera un troisième voyage en février 2024 pour sa projection.

De l’ouest du pays au nord du Donbass, Castera emmène les spectateurs à la rencontre de celles et ceux qui refusent de se résigner. D’Eva qui sera sa fixeuse et de traductrice, à Olha la professeure de violon de Kharkiv, en passant par Lev Skop qui peint des icônes pour les soldats, ou Pavel, garde-forestier qui récupère les animaux abandonnés, nous découvrons comment un peuple fait corps pour aider les réfugiés, soutenir les soldats, faire vivre l’Art. En effet, pour Damien Castera il s’agissait notamment de montrer la place de l’art dans un pays luttant pour sa survie, son impact, sa nécessité même face à la volonté d’annihilation russe.

L’art n’est pas chose futile dans un pays en guerre

La liberté ne meurt jamais nous plonge dans les coulisses de la réalisation de ce film poignant, mais pas seulement. Au-delà des anecdotes qui ont pu être coupées au montage (le documentaire dure 52 minutes), Damien Castera y décrit son propre vécu, son ressenti face à la peur des bombardements, le sommeil entrecoupé voire carrément introuvable, les rencontres émouvantes, la découverte de la résilience admirable de tout un peuple. On y suit son travail en tant que correspondant pour des medias français, l’organisation des rencontres avec les habitants, le danger encouru lorsqu’il se rend sur le front. Il décrit l’émotion qui l’étreint face à cette femme qui s’effondre en pleurs dans ses bras, ou encore face à cette jeune fille au regard vide, rencontrée dans un village non loin de la ligne de front. Il évoque la collection d’art du musée d’Ivankiv brûlée par l’armée russe, la violence inouïe des bombardements qui dépasse ce que certains journalistes ayant couvert l’Irak et l’Afghanistan ont pu vivre alors.

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Au long de ses réflexions, on croise George Orwell, Ernest Hemingway, Martha Gellhorn (photographe durant la guerre d’Espagne dans les années 1930), Bruno Schulz, ambassadeur du réalisme magique, parqué comme ses coreligionnaires dans le ghetto de Drohobytch (non loin de Lviv dans l’ouest du pays) durant la seconde guerre mondiale, ou encore Ernst Jünger. Il cite également des artistes ou auteurs ukrainiens bien entendu comme Petro Yatsenko et Anastasia Muzytchenko entre autres.

Le livre, comme le documentaire, met en avant nombre d’artistes, de personnes engagées, chacune à leur niveau, pour maintenir, soutenir, faire vivre la culture ukrainienne et l’art dans la vie d’un peuple qui lutte pour sa survie. Comme cette professeure de piano qui donne ses cours en distanciel et aide ainsi ses élèves à surmonter le traumatisme de la guerre. Cela peut paraître futile quand il faut repousser les vagues d’assauts déments d’une armée qui n’a aucun respect pour la vie, humaine ou animale.  Mais l’Art n’est pas futile, accessoire ou inutile en temps de guerre : c’est l’âme d’un peuple qui s’exprime à travers lui. Et refuse de se résigner.

Un récit poignant.

La liberté ne meurt jamais, éditions Gallimard, 208pp, 20€