Récemment, Vladimir Poutine s’est vanté en se félicitant de constater que l’ordre mondial euro-atlantique touchait à sa fin. Malheureusement, ce n’est pas seulement une manifestation de la mégalomanie du dirigeant du Kremlin qui verrait ses rêves se réaliser. En réalité, la pérennité de l’ordre international fondé sur les valeurs libérales est gravement menacé, tout comme la civilisation démocratique dans son ensemble.
Recourir à la force, mener des guerres d’agression, redevient attirant pour les États autoritaires. Si le président américain Donald Trump oblige l’Ukraine à accepter des conditions de paix impliquant des concessions territoriales, cela encouragera les agresseurs potentiels à user de la loi du plus fort. Reconnaître le bien-fondé de la Russie à mener une guerre d’extermination serait accepter que les valeurs et les normes de la paix européenne et du droit international ont perdu toute pertinence. Huit décennies de pacification des relations inter-étatiques à la fin de la Seconde Guerre mondiale et après la fin de la guerre froide, seraient réduites à néant.
Avec le pouvoir trumpiste, les États-Unis perdent leur statut de leader et de défenseur du monde démocratique, ainsi que celui de champion d’un ordre international fondé sur des règles. Leur politique étrangère ne respecte plus le principe de la diffusion universelle des normes démocratiques, mais revient à la logique de la politique impériale du XIXe siècle. À l’intérieur du pays, le gouvernement Trump transforme délibérément l’État de droit démocratique américain en un régime autoritaire.
L’idée selon laquelle la complaisance de Trump envers la Russie pourrait conduire à un refroidissement des relations entre Moscou et Pékin, comme le suggèrent certains « experts », est tout aussi absurde que dangereuse. Au contraire : encouragés par la trahison des valeurs occidentales par les États-Unis, le Kremlin et le régime chinois se rapprochent davantage dans le but évident de détruire de plus en plus les acquis de la civilisation démocratique.
Dans le même temps, les forces de résistance contre le recul démocratique s’affaiblissent en Europe. Au sein de l’UE, deux pays, la Hongrie et la Slovaquie, sont déjà devenus des agents d’influence du despotisme russe. Récemment, la Pologne elle-même, qui était jusqu’à présent l’un des bastions européens les plus solides contre l’impérialisme moscovite, est entraînée dans ce mouvement. Les récentes tirades anti-ukrainiennes du nouveau président nationaliste de droite Karol Nawrocki justifient les craintes.
Mais même dans les pays d’Europe occidentale comme la France et l’Autriche, les radicaux de droite pro-Kremlin pourraient bientôt arriver au pouvoir. En Allemagne, la CDU/CSU (Union chrétienne-démocrate/Union chrétienne-sociale) et le SPD (Parti social-démocrate allemand) ont déclaré que leur coalition gouvernementale était la « dernière chance » pour un gouvernement du Centre. Mais après quatre mois au pouvoir seulement, la côte de popularité de la coalition est aussi basse que celle du gouvernement précédent, surnommé « feu tricolore » en raison de la combinaison des couleurs rouge, verte et jaune, et le parti d’extrême droite pro-Kremlin AfD (Alternative pour l’Allemagne) est déjà en tête des sondages et représente le parti le plus puissant.
Tout cela n’est que partiellement lié aux résultats tangibles de l’action gouvernementale. Dans presque toutes les sociétés occidentales, il règne un climat fondamental de méfiance à l’égard de n’importe quelle action des élites politiques traditionnelles. Et les forces politiques situées au centre semblent de plus en plus épuisées et à court d’idées.
Les bouleversements sociaux, présents dans les sociétés démocratiques modernes, ne suffisent pas à expliquer cette lassitude à l’égard du système libéral en place. En effet, dans l’ensemble, l’Europe n’a jamais connu un niveau de prospérité et de sécurité aussi élevé qu’aujourd’hui. Les sociétés occidentales semblent être davantage touchées par un phénomène que Sigmund Freud a appelé « Malaise dans la civilisation ». Lorsque les contraintes et les règles qu’impose la civilisation se durcissent, elles deviennent insupportables, la pulsion de mort s’active, alimentant le désir de se débarrasser du fardeau du « surmoi » social.
Paradoxalement, cela rend populaires les leaders autoritaires tels que Donald Trump, qui affichent leur opposition agressive aux « restrictions » imposées par la loi, la morale et l’amour de la vérité.
Avec le déclin du soutien au modèle libéral et pluraliste de la société, les gouvernements autoritaires soutenus par la Russie et la Chine, comme en Biélorussie, en Iran et au Venezuela (sans parler de la Corée du Nord), s’accrochent au pouvoir, alors même qu’ils détruisent l’économie et le corps social. La conviction libérale selon laquelle les dictatures sont « du mauvais côté de l’histoire » et finiront tôt ou tard par s’effondrer en raison d’un déclin économique, est trompeuse.
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Les nouvelles technologies de communication, qui suscitaient initialement l’espoir d’une possibilité de participation démocratique accrue, deviennent les outils qui permettent d’instaurer et de parachever un régime despotique. Ce qui s’organise, c’est l’impossibilité de distinguer le bien du mal, la vérité du mensonge, les faits de l’affabulation. Le développement de l’intelligence artificielle à des fins totalitaires peut même conduire à l’effacement de la frontière entre perception de la réalité et réalité virtuelle.
Face à la puissante offensive de l’irrationnel, et bien qu’elles soient armées des moyens les plus modernes, les forces politiques et sociales traditionnelles, appartenant à la raison,(initiées par les Lumières) se révèlent démunies et demeurent impuissantes. Si un changement n’intervient pas rapidement on se trouvera face au risque général de sombrer dans une ère où le nouvel ordre des choses se traduira par des régimes autocratiques, despotiques et totalitaires. Si nous voulons l’éviter, un réveil urgent des peuples est nécessaire pour défendre la préservation des idéaux démocratiques dans le monde.


