Richard Herzinger chroniqueur politique, Berlin

Le Bélarus, une autre victime de l’expansionnisme russe

Politique
19 mars 2024, 10:10

Dans l’ombre de la guerre acharnée de la Russie contre l’Ukraine, la situation au Bélarus n’est plus sous les feux de la rampe internationale. Et avec elle, le sort des prisonniers politiques arbitrairement condamnés à de longues peines de prison lors de la répression brutale du soulèvement populaire contre le régime du président Loukachenko. Leurs conditions de détention suscitent les pires craintes.

Les leaders de l’opposition démocratique sont en détention et complètement isolés du monde entier. Par exemple, aucun contact depuis un an avec Maria Kalesnikova, brillante représentante du mouvement démocratique de 2020. Il est probable que le régime du vassal de Poutine ne veut pas la laisser sortir vivante de ses mains et elle risque de faire face à une fin semblable à celle d’Alexeï Navalny.

Tandis que l’opposition biélorusse est presque oubliée, la Fédération de Russie a par contre totalement absorbé le pays. Annonce du déploiement d’armes nucléaires dans ce pays, introduction des combattants Wagner sur son sol comme structure militaire parallèle à l’armée régulière du Bélarus au moment où le chef de ce groupe, Evgueni Prigojine, avait déjà été liquidé par Poutine : autant de signes indiscutables que le Bélarus a cessé d’exister en tant qu’État souverain. Moscou le garde, pour ainsi dire, en réserve pour intensifier encore sa guerre d’usure contre l’Ukraine, ainsi que pour son inévitable agression contre les pays de l’OTAN tels que la Pologne et la Lituanie.

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La facilité avec laquelle le Bélarus est tombé entre les mains de la Russie de Poutine est notamment due à la politique mal avisée de l’Occident face au mouvement démocratique de masse de 2020 et à sa brutale répression. Bien que l’UE ait hésité à imposer des sanctions au régime de Loukachenko, elle n’a pas osé s’attaquer au cœur du problème. Il était criminel de ne pas sanctionner la Russie de Poutine pour son influence massive au Bélarus. Tout observateur un tant soit peu informé aurait dû comprendre très tôt que Loukachenko n’avait pu se maintenir au pouvoir que grâce au soutien et aux conseils de l’appareil répressif de Poutine.

Cependant, les médias allemands et occidentaux ont longtemps fait circuler l’idée naïve que le Kremlin pourrait être plus favorable au mouvement démocratique bélarusse qu’au combat de l’Ukraine pour la liberté, puisque le Belarus ne cherche pas à rejoindre l’UE. Certains commentateurs occidentaux ont même suggéré que Moscou pourrait devenir un allié dans la promotion des réformes au Belarus, le Kremlin ayant réalisé que Loukachenko n’avait plus le soutien de son peuple. Malheureusement, ces illusions sur la bonne volonté de l’État criminel russe étaient partagées par une grande partie de l’opposition bélarusse elle-même.

A cause de ces mauvais calculs, les hommes politiques du monde occidental ont traité les événements comme s’il s’agissait d’une situation interne au Bélarus et non d’un sous-conflit dans le contexte de la confrontation historique entre l’Europe démocratique et le despotisme russe. C’était juste une sous-estimation du danger de l’absorption du Bélarus par la Russie et, de ce fait, des conséquences fatales pour la politique de sécurité de l’Europe libre dans son ensemble.

L’opposition démocratique biélorusse, ou ce qu’il en reste, se trouve dans une situation tragique. Presque complètement détruite de l’intérieur, elle ne peut fonctionner que depuis l’émigration et elle est obligée d’observer plus ou moins passivement comment son pays est absorbé et entraîné dans une guerre d’agression russe contre l’Ukraine. L’opposition n’a pas de moyens propres d’influence. Il ne reste donc qu’à espérer une victoire ukrainienne comme tournant en faveur de la survie de la nation biélorusse. Ce serait un véritable bouleversement pour l’État terroriste russe, qui pourrait également desserrer l’étau dans lequel le Kremlin tient le Belarus.

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En attendant, des activistes, comme Tatsiana Khomich, la sœur de Maria Kalesnikova, soulignent que sauver la vie des prisonniers politiques devrait être une priorité pour l’opposition biélorusse et la politique occidentale à l’égard du Bélarus. À cette fin, les canaux de communication avec le régime de Minsk doivent rester ouverts, afin de rechercher des solutions pragmatiques pour la libération des prisonniers. Plus généralement, il ne faut pas complètement isoler ce pays, pour s’assurer que sa population n’est pas à la merci de la propagande et de la désinformation russes.

Cependant, bien que Tatsiana Khomich accepte l’idée qu’il ne faut pas maintenir la dialogue avec la dictature de Loukachenko au prix de l’affaiblissement des sanctions, sa position provoque les plus vives polémiques au sein de l’opposition biélorusse. Il est difficile de comprendre comment négocier avec le dirigeant de Minsk sans admettre sa légitimé. De plus, cette approche est basée sur l’idée fausse que le régime de Loukachenko a toujours une certaine marge de manœuvre en dehors des ordres de son protecteur de Moscou.

Le dilemme qui apparaît dans la position de Khomich est le même que dans la politique occidentale à l’égard du Belarus. Ce pays est devenu une victime de l’expansionnisme russe, mais dans les circonstances actuelles, il s’agit d’une partie de la machine d’agression de Poutine. Il est d’autant plus important de ne pas abandonner les hommes et les femmes courageux qui sont contraints de souffrir dans les prisons et les camps bélarusses, parce qu’ils combattent en première ligne pour les valeurs démocratiques de la liberté, et donc pour la cause de tous les Européens libres.