Roman Malko Correspondant spécialisé dans la politique ukrainienne

Andry Kryvtsov, au cœur des échanges de prisonniers de guerre

Guerre
8 avril 2023, 14:10

Le sujet des prisonniers est très délicat. L’État essaie de ne pas divulguer tous les détails liés à leur recherche. En même temps, certains pensent que la libération peut être accélérée par la médiatisation. Tyzhden.fr s’est entretenu avec Andriy Kryvtsov, président du conseil d’administration de l’ONG « Médecins militaires d’Ukraine », sur les raisons qui poussent les gens à publier les données personnelles de leurs proches captifs sur les réseaux sociaux ; au sujet des informations sur les détenus qui peuvent et ne peuvent pas être publiées ; sur des difficultés à libérer les otages civils, ainsi que des raisons pour lesquelles les médecins sont l’une des catégories de prisonniers les plus vulnérables.

– Quand la médiatisation sur les prisonniers peut-elle être préjudiciable et quand est-elle nécessaire ?

– Il y a des combattants et des non-combattants parmi les prisonniers. Et il faut distinguer ce qui peut être écrit sur qui. C’est l’essentiel. Malheureusement, les gens peuvent parfois publier des choses importantes qui ne devraient pas être rendues publiques. Par exemple, une personne a disparu il y a deux ou trois jours, et ils écrivent déjà où exactement il a disparu. Et si, par exemple, elle faisait partie d’un groupe qui allait derrière les lignes ennemies, cela pourrait causer des ennuis à ceux qui s’y trouvent actuellement.

Si des personnes ont été capturées dans des endroits comme Azovstal ou l’usine Ilyich, et sont médecins, alors il s’agit d’endroits bien connu et on peut déjà en parler. De plus, selon les Conventions de Genève, les médecins ne peuvent être retenus captifs. Il faut attirer l’attention des différentes institutions internationales pour qu’elles voient ces crimes commis par la Russie.

Quelles informations peuvent être spécifiées lors de la recherche de membres de la famille qui ont été capturés, et qu’est-ce qui est catégoriquement interdit ?

– Vous pouvez et devez indiquer le nom, le prénom, le patronyme et la date de naissance. Vous pouvez montrer la photo d’une personne. Mais s’il s’agit d’un combattant, il n’est pas nécessaire de publier une photo avec des décorations militaires, de montrer son grade ou quelque chose de similaire. Cependant, lorsqu’ils sont capturés, ils doivent dire leur nom, prénom, patronyme, date de naissance et leur grade militaire, afin qu’ils soient traités en conséquence. Et la Direction principale du renseignement, qui s’occupe des échanges, fournit à la Fédération de Russie le nom, le prénom, le patronyme et la date de naissance de la personne recherchée. Autrement dit, ce sont des informations ouvertes qu’ils ont officiellement reçues de la part de notre pays. Tout cela peut être communiqué.

Il ne faut pas poster des photos avec des camarades, surtout ceux qui sont en mission de combat. Il ne devrait y avoir qu’une photo de cette personne. Il n’est pas souhaitable de publier des photos d’enfants. Dans les réseaux sociaux, il est généralement nécessaire de nettoyer le profil du prisonnier, ou de fermer l’accès aux messages contenant des enfants ou toute autre donnée personnelle. Il n’est pas possible de donner le numéro de téléphone d’un militaire qui était avec cette personne au moment de sa disparition.

S’il s’agit d’un civil, vous pouvez généralement tout écrire à son sujet : où il se trouvait, où il a été capturé. Sauf, bien sûr, si la personne a été capturée suite à des activités « particulières ». Par exemple, pour avoir participé à la résistance aux occupants. Dans ce cas, il n’est pas nécessaire de souligner ce fait. S’il s’agit d’un militaire, alors pendant le premier mois, il n’est pas utile de parler d’un lieu précis, car il peut y avoir nos soldats qui s’y trouvent toujours, et nous les exposerions de cette manière. Il vaut mieux mentionner juste la direction : la personne a été capturé près de Bakhmut, de Kherson, etc.

S’il ne s’agit pas d’un combattant, mais d’un médecin, il est très important de souligner qu’il a une formation civile, qu’il n’est pas immédiatement devenu médecin militaire. S’il s’agit d’un représentant du clergé ou d’un journaliste militaire, il convient de souligner que la personne a la formation appropriée, le parcours professionnel accompli avant la guerre.

– Pourquoi les infirmiers parmi les prisonniers de cette guerre faisaient-ils partie des catégories les plus vulnérables ? Pourquoi les Russes les retiennent-ils délibérément en otage, en violation des règles internationales ? Pourquoi ne pouvons-nous pas les récupérer par le même type d’échange qui existe pour les militaires ?

– Depuis le début de tous ces échanges (je veux dire à partir du 24 février 2022) il n’est possible d’échanger que des militaires combattants. Autrement dit, les civils ne peuvent pas être officiellement échangés. Il n’existe pas de procédure pour échanger un civil contre un militaire. Il y a eu des cas où des maires ou d’autres personnes ont été échangés, mais ce n’est pas officiellement possible.

Lorsque la plupart des médecins, en particulier ceux de la région de Marioupol, ont été capturés, notre camp, si j’ai bien compris, espérait que la Russie ne les garderait pas et les laisserait partir, car cela est prévu par les conventions de Genève. En d’autres termes, notre camp a notifié à la Russie qu’elle avait capturé des médecins militaires et qu’elle devait les libérer. Mais la Russie ne l’a pas fait. Après la campagne médiatique, elle a décidé de les échanger, et les choses ont changé.
Pourquoi les gardent-ils ? Certains d’entre eux sont des spécialistes de très haut niveau, alors ils sont forcés de soigner les blessés, les nôtres comme les leurs, parce qu’ils n’ont pas assez de médecins. Toutefois, il ne s’agit que d’une petite partie. La majorité de nos médecins sont simplement emprisonnés. Ils sont détenus et utilisés comme produit d’échange. De plus, il ne faut pas oublier que les médecins militaires sont généralement des officiers, ce qui pose aussi un problème. Pour les échanger, il faut une personne du même « poids », c’est-à-dire un officier russe.

Parfois, les Russes soulignent qu’ils ont pu porter des armes et qu’ils sont donc considérés comme des combattants. Parfois, ils disent qu’ils ont peut-être des compétences militaires et qu’ils devraient donc aussi être considérés comme des combattants. Ils essaient souvent d’accuser nos médecins militaires d’avoir torturé des prisonniers russes. Certaines personnes ont été poursuivies pour des crimes fictifs.

Qui, à part les médecins, est aussi problématique à libérer de captivité ?

– Journalistes, aumônier… Il y a un orchestre, paraît-il, de Marioupol. Ils ont aussi été capturés. Ce ne sont pas des combattants, mais ils sont détenus. Il existe même une ONG distincte qui s’occupe de leur libération. Et, bien sûr, des civils. Il y en a beaucoup. Nous ne les connaissons même pas tous. La situation avec les civils est généralement très difficile. Parce que les militaires sont d’une manière ou d’une autre pris en compte. On peut au moins découvrir quelque chose à leur sujet. Au pire, ils seront considérés comme disparus. Quant aux civils, nous ne savons pas qui était où, comment il est parti, où il est allé.

Existe-t-il un schéma établi pour faire sortir ces personnes ?

– La chose la plus importante est d’obtenir la confirmation qu’ils sont en captivité. Il existe de nombreuses situations où des personnes sont considérées comme disparues. Et « personne disparue », c’est un statut très flou. Un certain temps passé, une personne peut être déclarée morte, alors qu’elle est peut-être simplement en prison en Russie. Il y a des cas où nos soldats qui ont été capturés, par exemple, lors de l’opération d’Ilovaysk, en 2014, ont été emprisonnés en Russie pendant 9 ans. En Ukraine, ils sont considérés comme portés disparus. Bien qu’il y ait des gens qui les aient vus en détention. Mais rien ne peut être fait à ce sujet, ils n’existent pas formellement. La Russie affirme qu’ils n’ont pas été capturés, et c’est tout. Impossible de les retrouver. Comme des fantômes.

Par conséquent, la première chose à faire est d’obtenir la confirmation de la Russie par l’intermédiaire du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Moscou ne travaille pas directement avec notre gouvernement et nos organisations. Tout est transmis par le CICR. Et nous devons travailler plus intensément avec lui. Parce qu’il y a, par exemple, des situations où la Russie a confirmé, à la demande privée d’une famille, qu’une personne était retenue en captivité pour, comme ils disent, « s’être opposé à l’opération militaire spéciale ». Mais cette information n’a pas été officiellement confirmée dans notre pays, et cela n’a pas non plus été confirmé par le CICR. Autrement dit, la personne est considérée comme disparue. Nous avons de tels cas : la Russie a fourni la confirmation en envoyant une lettre aux proches qu’elle détient une personne en captivité. Il existe donc une demande au ministère russe de la Défense et aussi leur réponse officielle. Mais ce n’est pas suffisant pour organiser un échange : l’état ukrainien ne reconnaît que les cas confirmés par CICR.

Médecins militaires actuellement en captivité

Nous essayons de créer un schéma pour travailler directement avec le CICR afin qu’au moins ces personnes soient identifiées. Car lorsque la guerre sera terminée, les Russes pourront tout simplement ne pas libérer les gens qui ne sont pas confirmés comme prisonniers. Et nous ne pourrons même pas les retrouver.

Notre deuxième objectif est d’obtenir le soutien des organisations et institutions internationales, afin de mettre une pression sur la Russie. Il faut qu’il y ait une décision politique de nos partenaires pour nous aider à faire sortir ces gens. Parce qu’ils ne sont pas des combattants. Ce n’est pas un échange de troupes. Par conséquent, il devrait y avoir une décision politique afin de les sauver.

– Existe-t-il des statistiques sur le nombre de médecins déjà libérés et sur le nombre qui est encore en captivité ?

– Depuis un an, dans le groupe dont nous nous occupons, 30 personnes ont retrouvé la liberté. Il y avait beaucoup de femmes parmi les infirmiers, et elles ont eu la chance d’être incluses dans un échange féminin. Une vingtaine de femmes ont été incluses. 10 autres hommes sont revenus à la maison dans d’autres échanges petit à petit.

Actuellement, nous avons 35 autres médecins en captivité à Marioupol. Ce sont les brigades qui se trouvaient à Marioupol au moment de la capture des usines Ilyich et Azovstal, ainsi que de l’hôpital militaire. C’est un chiffre exact que nous pouvons confirmer. Nous sommes une organisation publique qui s’occupe des droits de ces médecins militaires capturés. Nous avons des proches de ces personnes dans notre équipe, ils ont écrit ds demandes. Malheureusement, personne ne donne de réponse officielle sur le nombre de personnes en provenance d’autres endroits, et de Kherson depuis le début de l’occupation, et maintenant de Bakhmut, et de la direction de Lougansk. Officiellement, personne ne confirmera leur nombre total. Nous avons envoyé des lettres et des journalistes ont essayé de le faire aussi. En vain pour l’instant.

– Que faites-vous exactement pour libérer ces personnes ?

– Nous avons trois domaines de travail. Le premier est en lien avec nos forces de sécurité, le deuxième est la communication en Ukraine et le troisième est la coopération avec les institutions internationales. Nous avons établi une coopération étroite avec le Congrès européen des Ukrainiens. Nous avons recueilli les signatures de la communauté médicale ukrainienne, nous leur avons envoyé une lettre et ils nous ont aidés à la présenter à des institutions européennes.

Lorsqu’il y a eut un grand échange de femmes, nous avons couvert beaucoup de questions féminines : combien d’entre elles étaient présentes, quand elles ont été capturées (les médecins militaires étaient là en particulier). Nous avons fait appel à l’ONU par l’intermédiaire de la Fédération mondiale des organisations de femmes ukrainiennes (WFUWO). Autrement dit, nous coopérons dans diverses directions avec toutes les organisations possibles. Nous essayons de mettre en évidence le problème. Vous vous tournez vers les journalistes du Washington Post ou du British Mirror, et ils n’en ont même pas entendu parler. Ils demandent : « Avez-vous des preuves » ? Oui, nous avons des témoins, des photos. Et nous comprenons que c’est un problème qui n’est pas assez couvert, nous devons en parler davantage.

Il y a aussi des problèmes au niveau de notre gouvernement. Pourquoi cette vague de protestation a-t-elle commencé sur les réseaux sociaux ? Parce que nous avons un problème pour obtenir des informations sur les prisonniers. Pour être clair, la Direction principale du renseignement et le Service de sécurité de l’Ukraine s’en occupent.

Ainsi, il existe un Centre conjoint pour la coordination de la recherche et de la libération des personnes illégalement privées de liberté. Une représentation officielle du service de renseignement existe, c’est le Quartier général de coordination pour le traitement des prisonniers de guerre. Ils collectent ensemble des informations dans trois directions. La première concerne les réseaux sociaux, où les Russes publient des vidéos, diverses chaînes Telegram, etc. La deuxième est constituée d’informations reçues d’agents et la troisième réunit des informations données par ceux qui reviennent de captivité.

Près de 2 000 personnes sont déjà revenues. Quand j’ai parlé avec ces gens, j’ai réalisé qu’ils essayaient de se souvenir autant que possible des personnes qu’ils avaient vues, avec lesquelles ils avaient été détenus. Pour aider à récupérer les autres, qui sont encore prisonniers.

Je suis une personne qui a fait tout ce chemin pour retrouver un proche. Vous savez qu’il est capturé, vous commencez à le chercher, mais tout le monde se tait, personne ne dit rien. J’ai retrouvé par hasard une personne qui était détenue avec ma belle-fille. J’ai donné une interview à Radio Svoboda, puis j’ai reçu un coup de fil d’une femme qui avait été échangée un peu plus tôt. Elle était dans la même cellule qu’Olena, ma belle-fille. Elle a contacté la radio après l’émission, on lui a donné mon numéro, nous avons parlé et j’ai appris que Olena était vivante. Et si cela ne s’était pas produit ? C’est pourquoi nous postons beaucoup de messages sur les médias sociaux au sujet de leurs proches disparus.

Auteur:
Roman Malko