Tim Marshall est un journaliste et écrivain britannique spécialiste de politique étrangère et de relations internationales. Fort de trente ans d’expérience comme reporter, il a notamment couvert les guerres des Balkans, les conflits en Afghanistan et en Irak, ainsi que les révolutions du Printemps arabe. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux grands enjeux géopolitiques, il est notamment connu pour son ouvrage Prisonniers de la géographie, dans lequel il analyse la manière dont la géographie façonne les choix politiques des États et leurs relations internationales.
— Dans votre livre Prisonniers de la géographie, vous partez de l’idée que la géographie contraint les choix qui s’offrent aux États : montagnes, mers, fleuves, plaines, ressources et situation des pays voisins déterminent ce qu’un pays peut ou ne peut pas faire. Mais cette conception ne risque-t-elle pas de créer une dangereuse tentation de considérer le comportement agressif des États comme presque inévitable ? Si la géographie contribue à expliquer pourquoi la Russie cherche à contrôler l’espace qui l’entoure, où s’arrête son influence et où commence la responsabilité des dirigeants politiques dans les choix qu’ils font ?
— Une carte ne ment pas : la géographie se suffit à elle-même, c’est une réalité objective. Que l’on considère comme légitime ou non le fait qu’une configuration géographique encourage un comportement agressif ou, au contraire, défensif ne change rien à la réalité de la topographie. La géographie de la Russie explique en partie son comportement, mais elle ne le justifie pas. Les dirigeants politiques sont responsables de leurs actes. Si l’Ukraine et la Russie étaient toutes deux des démocraties libérales modernes, il est peu probable que la géographie ait conduit Moscou à lancer son agression illégale : les démocraties libérales ont tendance à ne pas se faire la guerre entre elles. Mais la Russie, en tant que dictature, ce qu’elle a été pendant l’essentiel de son histoire et ce qu’elle restera probablement, ne fera pas passer le compromis, la morale et la légalité avant ses ambitions territoriales.
— Vous affirmez que la technologie n’abolit pas la géographie, mais qu’elle la transforme. Nous rapprochons-nous aujourd’hui d’un moment où les technologies — drones, missiles à longue portée, renseignement satellitaire et intelligence artificielle — commencent à modifier la valeur stratégique du territoire lui-même ? Si un pays peut frapper très loin au-delà d’une ligne de front, quelle importance conserve la distance physique ?
— Les drones, y compris ceux à longue portée, illustrent bien pourquoi la géographie reste cruciale. Quelle différence y a-t-il entre prévoir une portée de 50 kilomètres ou de 1 500 kilomètres lorsqu’on conçoit un drone et calcule la quantité de carburant nécessaire ? La seule différence est la distance : dans les deux cas, il s’agit de prendre en compte la géographie de la cible. La technologie n’a donc pas modifié la valeur stratégique du territoire, elle a simplement changé les portions de territoire qui ont le plus de valeur.
Par exemple, tout comme la Russie a déplacé une grande partie de son industrie au-delà de l’Oural pendant la Seconde Guerre mondiale, elle doit aujourd’hui réfléchir aux endroits où elle peut installer ses infrastructures pour les placer hors de portée des drones. Plus elles sont éloignées, plus les systèmes de défense disposent de temps pour détecter les drones et tenter de les neutraliser. Les drones ont également transformé les lignes d’approvisionnement. Au lieu d’une grande ligne logistique susceptible d’être frappée, il existe désormais de multiples petits sites à partir desquels des drones peuvent acheminer de plus faibles quantités directement là où les approvisionnements sont nécessaires. Tout cela reste fondé sur la géographie.
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— L’expérience ukrainienne vous a-t-elle amené à reconsidérer certains aspects de votre conception des États comme « prisonniers de la géographie » ? Si oui, qu’est-ce qui a changé dans votre réflexion, et pourquoi ?
— Elle n’a fait que renforcer ma conviction. Prenons un exemple : s’il existait, à l’ouest de vos villes fortifiées du Donbass, une immense chaîne de montagnes et des fleuves, vous pourriez au moins envisager, pour des raisons tactiques, de vous en retirer. Mais puisqu’à l’ouest de ces villes il n’y a pratiquement aucun obstacle susceptible d’arrêter une progression rapide de la Russie, aujourd’hui comme dans dix ans, vous n’avez guère d’autre choix que de les défendre.
— Vous avez affirmé qu’en l’absence de solides garanties de sécurité, la Russie pourrait revenir à l’offensive, et vous avez cité l’Estonie, la Géorgie et la Moldavie parmi ses prochaines cibles potentielles. Cela signifie-t-il que la guerre en Ukraine détermine de fait la future architecture de sécurité en Europe ? Et l’Europe peut-elle se permettre de mettre fin à cette guerre dans des conditions qui laisseraient à la Russie suffisamment de forces pour en déclencher une autre ?
— Oui, l’issue de la guerre aura une influence majeure sur l’architecture de sécurité. Imaginons que l’Ukraine subisse une lourde défaite et que, dans la foulée, les Européens se désunissent. À quel moment une Allemagne dirigée par l’AfD commencerait-elle à chercher à apaiser Moscou ? Comment la Hongrie réagirait-elle en voyant que l’Europe a laissé l’agression l’emporter ? Le Portugal se battrait-il pour l’Estonie ? Et ainsi de suite. C’est précisément pour cette raison que l’issue de la guerre revêt une telle importance pour les Européens non ukrainiens. La Russie sortira de cette guerre suffisamment forte pour pouvoir en déclencher une autre plus tard. C’est pourquoi les garanties de sécurité prévues dans l’accord final sont si importantes et pourquoi l’Europe doit rester ferme sur cette question.
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— Si l’on examine la politique russe à travers le prisme de la géographie, la Russie pourra-t-elle un jour construire un modèle de sécurité qui n’implique pas de contrôler ou de dominer les États voisins ? Ou sa situation géographique façonne-t-elle sa pensée stratégique si profondément que les conflits avec ses voisins risquent de se reproduire, quel que soit le dirigeant du Kremlin ?
— Comme je l’ai dit plus haut, si la Russie devient une démocratie libérale appartenant à la famille des démocraties européennes, la question territoriale perdra de son importance. Il y a peu de raisons de penser que cela se produira dans un avenir prévisible. Elle continuera donc à chercher à dominer et à contrôler ses voisins. Ce n’est pas du pessimisme : c’est la réalité la plus probable au regard des cinq derniers siècles. Tout ce que je viens de dire peut paraître négatif, mais rien de tout cela ne signifie que l’Ukraine ne puisse pas se défendre, mettre fin à la guerre et se préparer à un avenir dans lequel une dissuasion suffisamment forte permettra de préserver la paix.


