Olga Koupriyan est une écrivaine et spécialiste de la lecture pour enfants. Dans cet article pour Tyzhden elle raconte son expérience de « relations à distance » avec son mari militaire ukrainien qu’elle définit, en plaisantant, comme « mariage par intermittence ».
« Tu sais que nous sommes « mariés par intermittence » ces dernières années ? », lui dis-je en plaisantant. « Je viens te rendre visite, et toi, tu viens chez nous ».
Il rit. Ces jours-ci, quand on est ensemble, cette plaisanterie nous fait rire. Les autres jours, la séparation est douloureuse.
Cette semaine, ou plus exactement depuis dix jours, je suis en visite chez mon mari, à Mykolaïv. Depuis 2022, nous alternons entre la séparation et la vie commune, non par choix, et comme beaucoup d’autres familles ukrainiennes. La plus longue période pendant laquelle nous avons vécu ensemble depuis lors s’est étendue d’août 2023 à décembre 2024 : nous avons eu alors le temps de déménager dans un autre quartier, d’inscrire notre enfant dans une nouvelle école, d’adopter un chat et d’enterrer mon beau-père.
Cela fait maintenant cinq ans que notre fille grandit et que son père n’entend parler de sa croissance et de son passage à l’âge adulte qu’à travers mes récits. Chaque jour, nous parlons de son travail et du mien, de nos vies respectives, mais je me rends de plus en plus compte que, pour moi, tout cela a beaucoup moins changé que pour lui. Il écoute patiemment tous mes longs récits, mes plaintes, mes lamentations, mes inquiétudes : il connaît tous les personnages et est au courant des principaux rebondissements de ma vie. Pour lui, en revanche, presque tout a changé depuis la mobilisation : la ville, le travail, l’entourage, les perspectives… Et il m’arrive parfois de me rendre compte que je m’empêtre dans les nuances et que je perds le fil de mon récit. Toutes ces personnes avec lesquelles il vit et travaille depuis deux ans sont des inconnus pour moi. À l’exception des personnages qui reviennent le plus souvent dans son récit.
La dernière fois que je suis allée lui rendre visite, c’était début juin : les roses étaient en fleurs et les bas-côtés étaient parsemés de coquelicots. Fin juillet, les jardins s’étaient parés de buissons d’hibiscus multicolores, je n’en avais encore jamais vu d’aussi grands. Nous nous promenons entre les maisons dans l’un des quartiers résidentiels ; ici, tout me rappelle cette petite rue de Kiyv où notre fille est née. Il y a juste un campsis géant qui recouvre presque tout le mur : chez nous, dans la région de Kiyv, ces arbustes sont bien plus modestes.
Devant l’entrée de l’immeuble où nous habitons, des enfants de tous âges s’affairent, principalement de l’âge de ma fille, mais il y en a aussi de plus jeunes.
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« Tu sais qu’il y a toujours l’alerte ? », demande une femme à un petit garçon d’environ six ans. Je ne sais pas qui elle est pour lui : une proche, une connaissance ou simplement une passante.
« Tout va vers Odessa, non ? », répond le petit.
La femme s’en va vaquer à ses occupations. L’alerte se poursuit. Les enfants jouent dans la cour, observant de temps à autre la direction vers laquelle les missiles se dirigent.
Avant la grande invasion russe, mon mari et moi nous disputions souvent à propos des tâches ménagères. Pour savoir qui allait laver et étendre le linge, qui allait faire le ménage, et le plus souvent, qui allait faire la vaisselle. De retour d’un exil forcé dans un appartement loué, la première chose que j’ai faite a été d’acheter un lave-vaisselle. Nous avons réussi à vivre ensemble un peu plus d’un an sans nous disputer, ou presque, à propos de la vaisselle.
L’avantage d’être « mariés par intermittence », c’est qu’on n’a ni le temps ni l’envie de se disputer à propos des tâches quotidiennes. On ne se voit que brièvement : une journée ou, si on a de la chance, quelques jours, voire une semaine, comme c’est le cas en ce moment. La joie de vivre ensemble l’emporte sur les contrariétés.
Le deuxième jour de mon séjour dans son repaire, j’ai un peu rangé. Comme dans cette chanson de Dana Zayouchkina, sur laquelle nous nous sommes tenus la main pour la première fois il y a 15 ans : « N’hésite pas à me laisser entrer chez toi, si tu veux, je m’occuperai moi-même du ménage ». Il m’a laissée entrer, et en échange, j’ai nettoyé la baignoire, le lavabo, les toilettes et la cuisinière, j’ai passé le balai et, satisfaite du résultat de mon travail, j’ai mangé sans vergogne la moitié d’une pastèque de Kherson. C’est désormais mon endroit préféré pour prendre du café et dévorer des pastèques, avec vue sur la cuisinière à gaz d’un blanc immaculé.
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Je me suis alors mise au travail : j’avais deux consultations en ligne prévues. Entre deux consultations, j’ai décidé de passer un coup de chiffon sur les tables et les rebords de fenêtre. Absolument ravie, j’ai pris un deuxième café, j’ai enfilé la deuxième de mes trois robes, et je suis partie retrouver mon mari. La journée de travail touchait à sa fin, nous avions prévu de dîner ensemble. Ces derniers temps, je ne le vois que brièvement le matin, quand il part travailler, et le soir, quand nous nous promenons après son travail.
Plus tard, mon mari a avoué qu’il avait failli trouver un motif de dispute ce matin-là. Il préparait son petit-déjeuner et cherchait la salière en vain depuis un bon moment. Et comme je venais justement de faire le ménage, il a logiquement supposé que je l’avais peut-être déplacée.
« J’ai déjà cherché partout. Je n’allais tout de même pas te réveiller pour une broutille pareille ! »
Je le regarde avec gratitude : bien sûr, il ne fallait pas me réveiller ! Ces derniers jours, ces dernières semaines, je n’arrive pas à dormir comme il faut. Depuis les derniers bombardements de Kiyv, l’angoisse ne me quitte plus : chaque semaine, un nouvel « avertissement » nous invite à « être prêts » et à « réagir aux alertes ». Chaque nuit, je pose mon téléphone près de ma tête pour ne pas manquer l’alerte et pouvoir emmener ma fille au moins jusqu’au couloir.
« Tu étais fâché ? », lui demandé-je.
Il reste silencieux. Cela fait treize ans que nous sommes mariés, je sais bien qu’il était agacé.
« Merci de ne pas m’avoir réveillée. C’est la preuve de ton immense amour pour moi, mon chéri, » lui dis-je.
La fin de cette histoire est évidente : la salière était posée sur la table, exactement au même endroit que d’habitude, je ne l’avais pas déplacée d’un millimètre.
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« Pour être honnête, j’ai moi aussi de quoi te reprocher quelque chose, lui dis-je. Nous avons acheté une miche de pain hier. Comment as-tu pu manger la croûte, sachant que c’est moi qui l’aime ? »
Nous rions tous les deux, c’est justement ce genre de situations qui inspire les anecdotes.
Je plaisante avec mes amies en disant que je me suis enfuie de Kyiv pour aller chez mon mari afin d’attendre que passe le bombardement massif annoncé. Dans mon lit, loin de chez moi, j’ai été réveillée par une explosion d’intensité moyenne, mon mari, lui, ne l’a même pas remarquée. Nous nous sommes rendormis. Ces nuits-là, à ses côtés, alors que ma fille est en sécurité loin dans les montagnes, je peux vraiment me détendre. Je me permets de désactiver les notifications sur mon téléphone et de ne pas réagir aux alertes nocturnes. Je m’endors, tandis que les habitants de ma ville s’installent pour dormir dans le métro avec leurs enfants, leurs animaux, leurs matelas de sol.
La prochaine fois, si nous avons (ou n’avons pas) de chance, ma fille et moi serons parmi eux. Nous chercherons une place sur le carrelage froid du métro.
Et le matin, je repousse délibérément le moment où je devrai lire les conséquences de l’attaque. Est-ce que mon quartier en fera partie ? Ma maison ? Mon chat ?
Lors de son seul jour de congé, mon mari me montre ses plantes en pot. Voilà une opuntia qui pousse à toute vitesse, qu’il a ramassée quelque part près de l’entrée de l’immeuble. Voilà un oignon chinois qu’il a rapporté de chez lui. De cette maison où il a grandi, car ce bulbe est un rejet de celui que sa mère avait planté il y a bien longtemps.
Il lui arrive parfois de nous demander si nous pouvons venir vivre chez lui. Par moments, Mykolaïv, qui n’est qu’à une heure de Kherson, ville sous bombardements constants, semble plus calme que Kyiv. Mais, pour être honnête, je n’arrive pas à imaginer ce que ce serait de devoir à nouveau faire nos valises et déménager. Ou plutôt, au contraire, je me l’imagine très bien. Et je n’ai absolument pas envie de revivre cela. Chaque déplacement, même le plus court, est empreint de douleur et d’angoisse. D’autant plus maintenant que les trains ont plusieurs heures de retard et que les trajets sont interrompus par les évacuations.
Chaque fois que nous discutons le soir et qu’il me dit qu’il rentre « chez lui », j’ai un petit pincement au cœur. Nous établissons en plaisantant un « planning des visites d’épouse ». Je dois le coordonner avec l’emploi du temps de ma fille et celui de la personne qui acceptera de s’occuper du chat. Il faut aussi tenir compte du calendrier des bombardements. Et tenir le coup entre-temps, jusqu’à la prochaine visite.


