L’Ukraine doit élaborer rapidement un protocole de sécurité complet pour les salons de la défense, compte tenu de la récente expérience tragique.
Le 24 juillet, un missile balistique russe a frappé un site situé près de Boutcha, au nord de Kyiv, où se tenait, sur un terrain privé, une exposition de produits de défense « critiques, à protéger ». Des spécialistes et des experts s’y étaient réunis pour présenter des solutions concrètes destinées à protéger les infrastructures critiques contre les menaces aériennes modernes. Des instructeurs de notre organisation y étaient également présents.
C’est précisément cette menace aérienne moderne qui les a frappés, sous la forme la plus brutale que l’on puisse imaginer : onze morts, dont le plus jeune avait dix-neuf ans, près d’une centaine de blessés, quarante-quatre véhicules détruits, vingt-sept maisons endommagées aux abords du site. Nos instructeurs et collègues présents à l’exposition ont survécu par miracle, certains ont été grièvement blessés.
Il y aura beaucoup de débats sur les responsabilités individuelles, et ils sont nécessaires. L’enquête devra examiner chaque heure de préparation de cet événement, depuis l’établissement de la liste des invités jusqu’au choix d’un lieu dépourvu d’abri. Mais ce n’est pas de cela que je voudrais parler.
Trouver immédiatement un coupable est la réaction la plus facile face à une catastrophe ; c’est précisément pourquoi elle intervient toujours en premier. Cela crée l’illusion que le problème a été identifié et réduit à une seule personne. Mais lorsque le tumulte autour d’un nom précis sera retombé, le secteur de la défense restera confronté à trois problèmes qu’il faudra résoudre, quelle que soit l’issue judiciaire. Ce sont eux qui détermineront combien d’autres journées semblables nous attendent encore.
Pourquoi il ne faut pas renoncer à de tels événements
La tentation qui surgit après une telle tragédie est simple et très compréhensible : interdire ces rencontres, y mettre un terme, tout transférer vers des réunions en ligne fermées, des demandes sur papier et des démonstrations organisées exclusivement sur des sites militaires fermés, accessibles avec des laissez-passer obtenus au terme de trois semaines de démarches. Cette tentation tuera le secteur mieux que n’importe quel missile balistique. Elle étalera en outre cette destruction sur des années, si bien qu’on ne s’en apercevra pas immédiatement.
La conclusion peut paraître presque sacrilège face aux tombes encore fraîches de ceux qui ont été tués le 24 juillet. C’est précisément pour cette raison qu’il faut l’énoncer maintenant : de tels événements sont nécessaires, et il ne faut en aucun cas y mettre fin.
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L’industrie ukrainienne de défense n’est née ni dans des bureaux, ni par des procédures d’appel d’offres, ni de validations interministérielles. Elle est née de rencontres directes entre ingénieurs, opérateurs, commanditaires et ceux qui, avant-hier encore, revenaient des positions sur le front pour y repartir dès le lendemain. Les calculs informatiques et les modèles théoriques ne montrent pas comment un système se comporte sur le terrain, sous la pluie, dans le vent et sous l’effet de la guerre électronique. Une présentation ne permet pas de comprendre pourquoi une antenne fonctionne parfaitement sur un type de relief et devient muette sur un autre. Un enregistrement vidéo ne remplace pas dix minutes de conversation au cours desquelles le concepteur entend de la part d’un opérateur ce qu’on ne lui écrira jamais dans une lettre officielle et qui ne figurera dans aucun protocole d’essai. Le cahier des charges d’un système d’interception ne s’élabore pas dans un ministère, mais au moment où un homme revenu du terrain dit au concepteur que son magnifique produit est impossible à déployer seul, de nuit, en huit minutes.
Sans une telle interaction, il est impossible de créer une approche systémique, d’accumuler une expérience collective ou d’établir une communication normale entre le fabricant, le militaire et l’utilisateur final. Depuis trois ans, nous l’emportons précisément grâce à la rapidité du cycle allant de l’idée au front, et cette rapidité repose sur le contact direct entre des personnes qui se font confiance.
Rompre les contacts horizontaux, c’est abandonner volontairement à l’ennemi le seul avantage que nous possédons durablement. La bonne réponse à la tragédie ne consiste pas à cesser de se rencontrer, mais à apprendre à se rencontrer sans que cela se paie en vies humaines.
Le protocole de sécurité que personne n’a rédigé
La deuxième conclusion concerne la sécurité, et il faut ici reconnaître une réalité inconfortable. L’État n’a toujours pas élaboré d’ensemble complet de normes pour ce type d’événement, et ce vide a été laissé au seul bon sens de certains organisateurs. Or le bon sens est une ressource inégalement répartie, impossible à mesurer et totalement peu fiable, comme nous l’avons vu le 24 juillet. Ce n’est d’ailleurs pas la première tragédie de ce genre. Un cas similaire s’est produit le 19 août 2023 à Tchernihiv.
Le conseiller du président, Serhiy Beskrestnov, énumère les facteurs de risque qui permettent à chacun d’évaluer s’il faut ou non participer à un événement donné :
• l’absence, sur le lieu, d’un abri capable d’accueillir tous les participants ;
• l’annonce de l’événement sur Internet, dans un espace ouvert ;
• un grand nombre de participants réunis au même endroit ;
• la localisation dans une zone de portée de missiles balistiques ;
• le respect ou non du silence radio.
En l’occurrence, même si le lieu n’avait été annoncé que tard dans la soirée précédente — nous avions reçu le message après 22 heures — cela n’a guère modifié la situation.
Aucun de ces éléments n’est une révélation pour quiconque a combattu, et c’est là le point le plus amer de toute cette histoire. Nous connaissions tout cela à l’avance, chacun de ces éléments pris séparément, et pourtant l’ennemi est parvenu à nous frapper.

Photo : Telegram | Service national des situations d’urgence de l’Ukraine
Un protocole de sécurité complet doit couvrir simultanément tous les niveaux de protection, plutôt que de laisser à l’organisateur la possibilité d’en choisir un à la carte. Il commence par le dispositif informationnel : combien de personnes connaissent la date et le lieu, à quel moment elles apprennent l’adresse exacte, et s’il existe ou non une trace électronique de cette adresse.
L’association organisatrice insiste sur le fait que l’événement était fermé et que le lieu n’avait été communiqué qu’à des participants vérifiés. Il est tout à fait possible que cela ait été formellement le cas. Le problème est que le caractère fermé d’un événement réunissant une centaine de personnes est, par définition, une notion relative. Cent invités signifient au moins trois cents personnes informées, si l’on compte les chauffeurs, les collègues et les familles. Sans oublier une centaine de téléphones qui, à eux seuls, en diront bien davantage sur les déplacements que n’importe quel réseau de renseignement.
Vient ensuite le choix du lieu : la présence d’un abri d’une capacité suffisante pour tous les participants doit être une condition préalable, et non un simple souhait formulé dans une lettre d’accompagnement. Puis il faut répartir les arrivées dans le temps et dans l’espace, afin qu’aucun rassemblement massif ne se forme, même pendant quinze minutes, car quinze minutes suffisent largement pour être une cible.
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Il faut ensuite coordonner avec les militaires le régime de l’espace aérien et la présence de moyens de couverture dans la zone où se tient l’événement. Le camouflage du matériel et des véhicules est également obligatoire, car une image satellite ou un drone de reconnaissance identifie un regroupement de voitures dans un champ ouvert comme une cible toute désignée — et ce encore plus rapidement que le temps de boire notre premier café. Enfin, tout se termine par la chose la plus simple : la responsabilité personnelle de chaque participant quant à sa décision de se rendre à l’événement.
Nous avons appris à exiger tout cela des autres. Dans nos formations, nous expliquons aux opérateurs pourquoi on ne peut pas installer deux équipes de tir côte à côte, pourquoi on ne doit pas emprunter deux fois le même itinéraire et pourquoi une annonce sur les réseaux sociaux coûte plus cher que n’importe quelle erreur de pilotage. Puis nous-mêmes partons dans un champ ouvert près de Kyiv et y réunissons une centaine de personnes possédant les compétences les plus précieuses du pays. La discipline que nous considérons comme obligatoire au front ne s’applique toujours pas à l’arrière, et il n’existe aucune explication rationnelle à cette différence.
L’État doit sans doute rédiger ces normes, rapidement et en dialogue avec le secteur, non à sa place. Mais tant qu’elles n’existent pas, le secteur doit parvenir lui-même à un accord. Les associations de fabricants, les clusters et des plateformes telles que Brave1 sont tout à fait capables d’adopter des règles internes et de faire de leur respect une condition de participation à tout événement commun. Le marché impose la discipline plus vite qu’un ministère. Or, dans ce cas, la vitesse se mesure directement en vies humaines.
Pourquoi une défense antiaérienne privée est une urgence
La troisième conclusion est la plus difficile à formuler, et pourtant la plus importante. Malgré ce qui s’est produit, le pays doit poursuivre ses efforts pour créer un système de défense antiaérienne privé. Autrement dit, il faut continuer précisément ce pour quoi les participants s’étaient réunis.
Avec l’intensité actuelle des attaques russes, les moyens étatiques existants de défense antiaérienne ne suffisent déjà plus. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais un simple constat. En trois mois, environ 200 stations-service ont été endommagées en Ukraine, parmi lesquelles des sites appartenant à Ukrnafta, WOG et OKKO. En réponse, le gouvernement a promis de connecter les réseaux de stations-service au système d’alerte sur les mouvements de drones d’attaque. Cette seule promesse illustre parfaitement le problème. L’alerte précoce permet de fermer une station et de mettre les personnes à l’abri, ce qui sauvera incontestablement des vies. Mais elle ne sauvera pas le site lui-même, car lui ne peut pas s’abriter.
Le détail essentiel est que la plupart de ces cibles ne sont pas attaquées par des missiles balistiques. Elles sont frappées par des drones d’attaque : bon marché, produits en masse et programmés pour voler selon un itinéraire établi à l’avance. Ils arrivent à des altitudes et depuis des directions où des systèmes antimissiles coûteux ne sont pas déployés et ne sont pas appelés à l’être. L’ennemi a très rationnellement réparti ses moyens de frappe : il a réservé les missiles balistiques aux cibles prioritaires et a livré le reste du pays aux drones d’attaque bon marché.
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L’État n’est physiquement pas capable de protéger chaque station-service, silo ou installation industrielle avec des systèmes de défense antiaérienne coûtant des dizaines de millions de dollars — et aucun pays au monde n’en serait capable. En revanche, il est tout à fait possible de protéger de tels sites au moyen de groupes de tir mobiles, d’équipes de mitrailleurs, de moyens de guerre électronique et de drones intercepteurs. De plus, cette solution coûte bien moins cher et de nombreuses entreprises peuvent la financer sur leurs propres fonds.
Le plus important est que le cadre juridique existe déjà et ne fait plus débat. La résolution n° 1506 du Cabinet des ministres du 19 novembre 2025 a lancé un projet expérimental visant à associer les entreprises au renforcement de la défense antiaérienne. Depuis le 6 mars 2026, ce mécanisme fonctionne effectivement. Une entreprise décide de protéger sa propre infrastructure, s’adresse au ministère de la Défense pour obtenir, dans un délai de dix jours, le statut d’entité habilitée, puis forme un groupe intégré dans un système unifié placé sous le commandement de l’Armée de l’air.
Le 2 mars de cette année, le gouvernement a franchi une étape supplémentaire en autorisant le transfert temporaire d’armes provenant des stocks des unités militaires à de tels groupes, à condition qu’elles ne soient pas utilisées par les unités combattantes et que le commandement de l’Armée de l’air donne son accord. L’État n’a donc pas seulement autorisé les entreprises à investir dans la protection de l’espace aérien : il a aussi commencé à soutenir ce modèle avec ses propres ressources.
Le problème ne se situe désormais plus sur le plan juridique, mais sur le terrain. La résolution ne prévoit pas la formation des opérateurs et ne définit pas les méthodes d’instruction. Elle ne résout pas les questions opérationnelles liées au travail de nuit, lorsque la détection visuelle de la cible ne fonctionne pratiquement plus. Elle ne répond pas non plus à la question de l’emploi des armes à haute altitude, qui réduit progressivement l’efficacité des groupes de tir mobiles classiques et a contribué à faire émerger les drones intercepteurs antiaériens comme catégorie de moyens à part entière. Elle ne crée pas davantage de norme de formation pour une équipe qui doit s’entraîner à intercepter un « Shahed » de nuit au-dessus de son propre parc de réservoirs, de manière à détruire la cible sans créer de menace pour une infrastructure critique.
Car, au bout du compte, ce ne sont pas les drones qui volent : ce sont les opérateurs qui travaillent. C’est pourquoi nous n’avons pas seulement besoin d’un plus grand nombre d’équipements, mais d’un véritable système de formation : une armée de milliers d’opérateurs de drones intercepteurs entraînés.
Il est terrible de le reconnaître, mais tout cela doit encore être construit à partir de zéro par des vétérans, des centres de formation privés et des entreprises de sécurité. Le centre « Kruk » travaille dans ce domaine depuis plus d’un an avec son partenaire « General Tcherechnia ». Ensemble, ils forment les Forces de défense et les unités de défense antiaérienne privées à l’utilisation de l’un des meilleurs drones actuellement disponibles en Ukraine et dans le monde pour abattre les « Shahed » : le « Bullet ».
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Mais ces efforts ne suffisent pas. À titre de comparaison, les Russes déploient actuellement deux grands projets. L’un consiste à créer, avec des fonds publics, des centres de formation pour opérateurs de drones. L’autre est une émission de télévision, « La bataille des drones », à laquelle doivent participer des étudiants, des militaires et des stars. Poutine a lui-même assisté à la présentation du projet, lui apportant son soutien total et soulignant l’importance de l’orientation propagandiste de ce type de contenu. Nous, malheureusement, ne consacrons absolument aucune ressource au volet éducatif et à la préparation.
L’Ukraine a acquis une expérience de l’interception de drones d’attaque bon marché à l’échelle industrielle, et cette expérience constitue déjà un savoir-faire unique sur le marché mondial de la sécurité. Des aéroports européens interrompent leurs activités à cause de quelques drones non identifiés au-dessus d’une piste, tandis que nous avons appris à traiter des centaines de cibles en une seule nuit. La seule question est de savoir si nous aurons le temps de traduire cette expérience en normes, méthodes et entreprises tant qu’elle conserve toute sa valeur. Chaque événement annulé par peur repousse cette échéance de plusieurs mois.
C’est pourquoi des démonstrations telles que celle qui a eu lieu le 24 juillet ne relèvent ni d’un caprice du secteur ni d’une simple logique de vitrine. Elles constituent le seul moyen de montrer au directeur d’une usine ou au propriétaire d’un réseau de stations-service ce qu’il achète exactement, comment ce produit fonctionne concrètement et combien de personnes doivent être mobilisées pour le faire fonctionner. Sans elles, la défense antiaérienne privée restera une belle résolution, accompagnée de quelques projets pilotes, tandis que le reste du pays continuera de compter les réservoirs incendiés.

Ce que nous devons aux morts
La tragédie du 24 juillet n’a rien changé à cette logique. Elle a seulement changé la manière dont nous devons organiser notre travail pour accomplir la tâche principale : protéger l’Ukraine et vaincre la Russie dans cette guerre.
Les personnes mortes près de Kyiv accomplissaient une mission absolument nécessaire dans un cadre organisé de façon inadéquate. Notre devoir envers elles ne consiste ni à interrompre cette mission, ni à y mettre fin, ni à l’enfermer dans un système d’interminables validations. Il ne consiste pas davantage à déverser toute notre colère sur les organisateurs.
Il consiste à mener cette mission jusqu’au bout et à ne plus perdre personne en chemin à cause de notre propre négligence.


