Olena Maksymenko journaliste, photographe, écrivaine

Comment fonctionne le laboratoire des systèmes robotisés de la brigade Prince Roman le Grand

Guerre
16 juin 2026, 21:36

Le laboratoire des systèmes robotisés terrestres (SRT) est l’endroit où l’on entretient et remet en marche les rouages de la défense, au propre comme au figuré. Au sens propre, parce qu’aucun drone ni aucun robot terrestre livré aux militaires n’est réellement prêt à être engagé sur le terrain sans une série d’adaptations préalables. Sans compter qu’après presque chaque mission, les machines reviennent endommagées et doivent être réparées. Au sens figuré, parce que ces technologies occupent désormais une place centrale dans la conduite des opérations militaires. Elles soutiennent l’infanterie, assurent le ravitaillement, évacuent les blessés, servent de drones kamikazes capables de faire s’effondrer des bâtiments entiers, effectuent des missions de reconnaissance et corrigent les tirs d’artillerie. Pourtant, derrière chaque drone et chaque robot se trouve toujours un être humain.

Tyzhden s’est rendu au laboratoire des systèmes robotisés terrestres de la 14e brigade mécanisée « Prince Roman le Grand » afin de rencontrer les techniciens qui les conçoivent, les réparent et les perfectionnent, et de comprendre le rôle que jouent aujourd’hui ces technologies dans la guerre moderne.

Le premier défi, avant même qu’un de ces systèmes robotisés puisse arriver au laboratoire, consiste à le localiser. Les bombardements sur la région de Kharkiv ne cessent pratiquement jamais et les systèmes de guerre électronique perturbent constamment les dispositifs de navigation.

Une conserve en guise de pare-feu

Dans l’atelier, l’activité est foisonnante : on démonte, on soude, on découpe, on assemble. L’un des militaires examine les composants qu’il manipule sous la lumière d’une lampe torche. Bohdan, dont le nom de guerre est « Samouraï », explique ce qu’il est en train de réparer :

« Le chargeur du robot terrestre a grillé et le fusible aussi. Tous ces chargeurs sont fabriqués en Chine, ils sont pratiquement à usage unique. Maintenant, nous allons essayer de trouver une solution pour alimenter le système à travers un autre fusible ».

Bohdan demande de ne pas être photographié. Selon lui, au cours de ses années de service, il a déjà causé suffisamment de problèmes à l’ennemi et il vaut mieux qu’on ne le reconnaisse pas. Autour de lui, d’autres soldats passent des coups de fil à leurs camarades de Kharkiv pour leur demander de chercher des chargeurs compatibles sur les marchés de la ville.

Cet atelier est situé loin de la ligne de front. Pourtant, tous ceux qui y travaillent sont des anciens combattants ayant l’expérience du combat. La plupart ont servi dans l’infanterie avant que des blessures ne les empêchent de continuer à combattre dans les tranchées.

À l’extérieur, des pneus crevés provenant d’un robot logistique terrestre témoignent de l’intensité de son utilisation. Les militaires expliquent que les pneus doivent être remplacés après chaque mission. Il arrive même qu’une roue de secours soit chargée à bord afin que les soldats puissent effectuer eux-mêmes les réparations sur la position que le robot doit ravitailler.

Le système robotisé DODGER peut transporter jusqu’à 250 kilos de matériel, voire 350 dans certaines conditions. Il livre tout ce dont les unités ont besoin : drones, munitions, nourriture, carburant, générateurs… Plus la charge est lourde, plus la vitesse et la maniabilité diminuent ; il faut donc constamment trouver un compromis. Le véhicule est équipé de caméras à l’avant comme à l’arrière afin de faciliter son pilotage à distance. L’une des améliorations apportées à ce modèle dans l’atelier est une grille métallique soudée au-dessus du châssis pour le protéger des drones aériens. C’est Serhiy qui l’avait faite :

« Cette protection est constamment mise à l’épreuve par les FPV. L’ennemi n’arrête pas d’essayer de détruire ce robot, mais il est très robuste : certains résistent même aux mines, ils sont projetés en l’air, ils se retournent, puis ils repartent. Les pneus sont crevés ? On les remplace et on continue ».

Le DODGER garé devant nous est flambant neuf et s’apprête seulement à entrer en service. Mais les soldats montrent sur leur téléphone des vidéos de son « cousin », déjà aguerri par de nombreuses missions réussies. Sur une photo on voit le robot qui a survécu à l’attaque de trois drones FPV ennemis. Les soldats avaient alors fait décoller leur propre drone de base afin de guider le robot depuis les airs, l’aidant à se dissimuler dans les buissons et à échapper aux appareils adverses.

L’un des FPV russes a finalement réussi à l’atteindre. Le choc a été léger, mais suffisant pour provoquer un début d’incendie. Et c’est là qu’est intervenu un héros inattendu : une simple grosse boîte de conserve transportée dans la cargaison. Elle a freiné la propagation des flammes et limité les dégâts. Grâce à cet obstacle improbable, le robot a pu mener sa mission à bien, livrer son chargement, puis regagner sa base.

La logistique fait la différence

Serhiy a rejoint les forces armées dès les premiers jours de l’invasion à grande échelle. Pourtant, sa première affectation ne l’a pas conduit dans l’unité qu’il espérait intégrer : « Le 25 février 2022, on m’a envoyé ailleurs. J’ai été partout, sur pratiquement tous les fronts en Ukraine ».

Il a été blessé une première fois près de Mykolaïv, puis une seconde à Bakhmout lors d’une frappe de missile. Après cette dernière blessure, il a été démobilisé. Mais il n’est pas resté longtemps chez lui :

« Je suis revenu. Il faut travailler. Je dois faire ce que je peux ».

Technicien de formation, Serhiy plaisante en racontant que le diplôme obtenu dans une école technique dans les années 1980 le préparait à vingt-quatre métiers différents. Il a ensuite poursuivi ses études à l’Institut agronomique de Kharkiv et dirigeait, avant la guerre, sa propre entreprise. Avec un tel bagage de compétences et d’expérience, il est devenu un élément incontournable de l’équipe.
Son camarade, dont le nom de guerre est « Historien », appartient à une génération plus jeune. Avant de rejoindre l’armée, il était étudiant :

« Je m’occupe principalement de l’électronique et des systèmes électriques des robots terrestres. Je fais aussi de la modélisation. Lorsque nous modifions certains équipements, nous avons souvent besoin de boîtiers, de supports ou de pièces spécifiques. Je peux concevoir immédiatement le modèle de la pièce dont nous avons besoin, puis l’imprimer directement sur une imprimante 3D ».
Il travaille notamment à la modernisation d’un robot kamikaze dont le système de radiocommande est désormais dépassé. « Historien » explique :

« Le temps passe, les technologies évoluent. Ce qui était encore pertinent en 2024 ne l’est plus du tout aujourd’hui. Avec une simple radiocommande, il est désormais impossible d’atteindre une position ennemie. Or celle-ci est un ancien modèle acheté cette année-là ».

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Un autre robot kamikaze, le RATEL-S, a quant à lui été converti en plateforme logistique. Petit et compact, il permet aux fantassins qui rejoignent leurs positions de ne plus transporter eux-mêmes leur matériel sur le dos. Ils le pilotent à l’aide d’une télécommande dont la portée atteint une centaine de mètres. Un gain de mobilité considérable.

Les soldats soulignent un autre point : tous les robots terrestres actuellement utilisés par l’armée ukrainienne sont de fabrication nationale. Des systèmes comparables existent également aux États-Unis, mais pour un coût dix fois supérieur, avec des performances pratiquement identiques.

Les militaires présentent ensuite un autre engin. Une mine antichar est placée dans un compartiment spécialement conçu à cet effet. « Samouraï » précise toutefois que ce type de plateforme constitue un outil de précision, utilisé dans des situations particulières :

« Un drone FPV classique transporte généralement entre deux et trois kilos d’explosifs. Un Vampire peut en emporter une quinzaine. Celui-ci peut transporter au minimum quarante kilos. En pratique, il est souvent plus efficace d’utiliser des drones aériens. On réserve ce genre d’engin aux situations où il faut littéralement faire s’effondrer un bâtiment ou détruire une cible particulièrement solide ».

À ses yeux, les robots terrestres kamikazes exercent finalement une influence relativement limitée sur le cours général des opérations. Les véritables révolutionnaires du champ de bataille sont les plateformes logistiques.

« Le calibre est bien connu. En plus, la plateforme dispose d’une caisse de 650 cartouches. On peut la contrôler à distance, même depuis l’Espagne, et tirer depuis un poste protégé. Ces drones servent principalement à neutraliser le feu ennemi. Certaines brigades mènent déjà des assauts avec ce type de systèmes. Deux plateformes équipées de Browning arrivent sur une position et la pulvérisent ».

Il existe même des chars télécommandés, mais les soldats avec lesquels nous nous entretenons restent sceptiques quant à leur efficacité, notamment parce qu’ils constituent des cibles particulièrement visibles. À l’inverse, un système robotisé terrestre équipé d’une mitrailleuse peut facilement être dissimulé dans la végétation.

« Les améliorations que nous réalisons dans l’atelier, ce n’est finalement pas l’essentiel, explique le commandant. Le plus important, c’est le soutien que nous apportons aux unités qui opèrent dans la « kill zone ». Aucune compagnie n’existe pour elle-même : elle est là pour soutenir les autres. Notre mission consiste à maintenir la solidité de toute cette chaîne. Peut-être qu’à l’avenir nous développerons davantage de drones d’assaut et que nous mènerons nous-mêmes des opérations offensives. Nous avons déjà de tels projets dans les cartons. Mais, pour l’instant, nous sommes essentiellement là pour soutenir les autres : les pilotes de drones, l’infanterie, les unités d’assaut et tous ceux qui en ont besoin ».

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Le commandant parle peu de lui-même et ses camarades doivent parfois compléter ses réponses. Il est revenu de l’étranger pour rejoindre l’armée dès les premiers jours de l’invasion à grande échelle. Comme tous les autres membres de l’unité, il est passé par l’infanterie :

« Nous avons ici des ingénieurs, des soudeurs, des techniciens. Ce sont les mêmes hommes qui ont suivi le même parcours de combat que tout le monde. Mon technicien, par exemple, était tireur d’élite. Les soudeurs ont servi dans l’infanterie, tous les deux. Aujourd’hui, dans la brigade, la majorité des officiers sont eux aussi passés par les tranchées. Ils ont affronté les Russes comme les autres. Ils ont passé des mois sur les positions. C’est normal. Beaucoup de soldats et de sous-officiers ne sont plus physiquement capables de combattre. Moi, par exemple, il ne me reste qu’une jambe et demie. D’autres ont perdu des côtes, d’autres encore une main. Mais ces gars veulent continuer à servir. Alors ils reviennent dans l’armée et accomplissent un travail essentiel ».

Car le moment le plus dangereux pour les soldats reste souvent le déplacement entre les positions, sous la menace constante des drones FPV ennemis :

« Ce sont précisément les drones logistiques qui ont profondément transformé le champ de bataille, parce qu’ils permettent d’acheminer le ravitaillement sans exposer directement la vie des hommes ».

La flexibilité et la diversité comme superpouvoir

Pour remporter la course technologique qui façonne aujourd’hui la guerre, il faut constamment garder une longueur d’avance sur l’adversaire. L’un des principaux atouts des militaires ukrainiens réside dans le contact direct et extrêmement réactif qu’ils entretiennent avec les fabricants.

« Dès qu’un problème ou une panne apparaît, nous communiquons immédiatement avec eux, et cela est corrigé soit dans la génération suivante, soit parfois même sur les modèles que nous avons déjà en service, explique Bohdan. Chez les Russes, c’est différent : ils mettent un drone relativement simple sur une chaîne de production et en fabriquent ensuite des dizaines de milliers. Nous, nous ne pouvons pas fonctionner ainsi. En revanche, nous avons une multitude d’entreprises différentes. Chacun trouve son propre produit. Un drone peut arriver dans une brigade et faire son bonheur, puis être rejeté par une autre unité. Chaque brigade trouve ce qui lui convient le mieux. Alors dire si nous avons une longueur d’avance, c’est difficile. Mais il me semble que notre logistique est nettement meilleure que celle des Russes, notamment en ce qui concerne les systèmes robotisés terrestres ».

Les soldats reconnaissent que les technologies évoluent à une vitesse vertigineuse et transforment en profondeur la manière de faire la guerre. Ils estiment même que, d’ici un an, les combattants sortiront peut-être de moins en moins souvent de leurs abris pour se rendre directement sur le champ de bataille. Mais une évidence demeure : pour conquérir ou conserver un territoire, il faut toujours une présence humaine sur le terrain.

La rapidité d’exécution des missions dépend avant tout de la disponibilité du matériel nécessaire. Lorsque tout est à portée de main, les demandes des unités combattantes peuvent être satisfaites presque instantanément. Mais, bien souvent, le principal obstacle reste le manque de pièces détachées. Celles-ci doivent parfois être achetées à Kharkiv ou, dans le pire des cas, commandées à l’étranger. Il arrive également qu’il faille acquérir des outils supplémentaires : scies, meuleuses, électrodes de soudure et autres équipements indispensables.

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Mission : soutenir les autres

« Ce sont les rêveurs qui changent le monde », affirment les soldats de l’atelier. Ici, cette formule prend tout son sens. On voit littéralement des idées qui semblaient relever de la science-fiction devenir réalité.

Mykola, commandant de la compagnie de systèmes terrestres sans pilote BelFut de la 14e brigade mécanisée, présente une plateforme équipée d’une tourelle armée d’une mitrailleuse Browning :

Il désigne sa cuisse. Une prothèse métallique y a été implantée et une grande partie de son appareil locomoteur a dû être reconstruite.

« Plus on avance, mieux c’est », dit-il lorsqu’il évoque l’avenir du secteur

« En 2022 et en 2023, l’infanterie et les unités d’assaut combattaient directement. Puis, en 2024, les drones ont changé la guerre. En 2025, il y en a eu encore davantage, et la guerre a changé de nouveau. En 2026, nous avons commencé à utiliser réellement les systèmes robotisés terrestres, et la guerre est encore en train de se transformer. Nous ne regardons pas seulement ce qui se passe dans notre brigade. Nous analysons aussi l’expérience des autres unités et nous apprenons d’elles ».

Si, auparavant, les Russes obtenaient des résultats grâce à l’infiltration de petits groupes, les drones rendent aujourd’hui ce type de mouvements beaucoup plus difficiles. Selon les militaires, la progression russe est ainsi devenue, cette année, la plus faible depuis le début de l’invasion à grande échelle. Les drones ne garantissent pas la victoire, mais ils limitent considérablement les possibilités d’expansion de l’adversaire.