Le tourisme interne permet à l’économie ukrainienne de rester à flot, bien que, en temps de guerre, l’effort industriel est avant tout axée sur la défense.
On pourrait croire que la guerre et le tourisme sont incompatibles. Pourtant, les statistiques prouvent le contraire. Malgré l’invasion russe, le tourisme à l’intérieur de l’Ukraine, quatre ans après le début de la guerre totale, non seulement se redresse, mais est en pleine croissance. Voyager dans son propre pays en cette période permet de le redécouvrir sous un nouveau jour. Les récits des voyageurs en témoignent.
Nastia et Yurko, deux étudiants qui voyagent beaucoup ensemble, privilégient surtout les régions montagneuses. Leurs voyages commencent souvent à Kvasiv, un village d’où partent des dizaines d’itinéraires vers les Carpates. On y rencontre facilement d’autres voyageurs, on peut discuter avec les habitants et s’imprégner de l’atmosphère de la région. « Le tourisme intérieur ne nécessite pas de dépenses importantes », explique Nastia. Des conditions simples, une cuisine locale et le soutien des habitants rendent le voyage non seulement accessible, mais aussi véritablement enrichissant.

Les voyageurs Nastia et Yurko
Les histoires de voyageurs comme Nastia et Yurko ne sont pas des cas isolés. Le tourisme intérieur prend de l’ampleur, et ce type de voyages devient une tendance. Bien que en raison de la guerre, la carte touristique évolue, de nouveaux itinéraires apparaissent, d’autres, qui n’étaient pas très prisés auparavant, gagnent en popularité. Le tourisme intérieur permet également à l’ensemble du secteur touristique du pays de se maintenir à flot.
L’un des indicateurs permettant d’évaluer statistiquement l’intensité des déplacements des Ukrainiens dans certaines régions est la taxe touristique versée aux budgets locaux. En réponse à Tyzhden, l’Agence nationale pour le développement du tourisme en Ukraine (DART) a indiqué que les entreprises avaient versé 234,4 millions de hryvnias (4 635 468,62 euros) de taxe touristique rien que pour les neuf premiers mois de 2025. C’est 36 % de plus que l’année précédente, et une fois et demie de plus qu’avant le début de la guerre à grande échelle. « C’est également le chiffre le plus élevé depuis le début de la guerre totale et l’un des meilleurs par rapport aux années d’avant-guerre », ont précisé les représentants de la DART.

Les têtes de liste en termes de montant de la taxe touristique versée, sont Kyiv, la région de Lviv et la région d’Ivano-Frankivsk. L’essentiel des recettes provenait des grandes entreprises, notamment des grands hôtels. Au cours de ces quatre années de guerre totale, la géographie du tourisme intérieur a quelque peu évolué. Si, au premier semestre 2023, les champions étaient la région de Lviv, Kyiv et la région de Transcarpatie, en 2024, c’est la capitale qui arrive en tête, suivie des régions de Lviv et d’Ivano-Frankivsk.

Kyiv, ville des expositions
Il est intéressant de noter que des régions tout à fait inattendues figurent parmi les leaders en termes de croissance. Ainsi, la région de Dnipro a versé 11,7 millions de hryvnias (231 378 euros) de taxe, dont 6,5 millions proviennent du chef-lieu régional. La région de Kharkiv a rapporté 2,8 millions de hryvnias (55 373 euros). Quant à la taxe de Zaporijjia, elle s’élève, malgré l’occupation de 70 % de la région, à 1,3 million (25 709 €). « Ces chiffres montrent que même dans les régions proches du front, des phénomènes tels que le tourisme de guerre et le tourisme de solidarité persistent », note le DART en réponse à Tyzhden.

Dnipro. Photo : Dmitriy Tarasenko, Pexels
Qui sont les principaux voyageurs en Ukraine en temps de guerre ? Tout d’abord, ce sont les familles des militaires. Lorsqu’il est possible de passer quelques jours ensemble, elles se retrouvent souvent dans les villes et villages proches du front, où les infrastructures sont encore intactes. Cela permet aux militaires, dont les congés sont souvent très limités, de gagner du temps sur le trajet.
La région la plus prisée des touristes reste celle des Carpates. Presque tous les villages de la région montagneuse ont gagné en popularité. Les paysages pittoresques et les nuits paisibles constituent aujourd’hui l’un des principaux critères de choix d’un lieu de villégiature. La partie montagneuse de la région de Lviv — Truskavets, Skhidnytsia, Tustan et les Beskides de Skole — compte parmi les destinations touristiques les plus prisées de la région. C’est là que les montagnes, l’air pur et les sources thermales créent une atmosphère propice à la détente.

La région de Vinnytsia, elle aussi, a connu cette année un véritable boom touristique. Le Chemin de Saint-Jacques de Podolie (Camino Podolico) constitue un nouvel exemple, jusqu’à récemment inhabituel, de loisirs actifs. Cet itinéraire relie Vinnytsia à Kamianets-Podilsky en passant par les lieux les plus pittoresques de l’est de la région de Podolie. Dans la première partie du parcours, les voyageurs longent les rives des rivières Pivdennyi Buh et Riv, tandis que dans la seconde, ils s’approchent du parc national « Podilski Tovtry ». Ainsi, 521 passeports de pèlerins du Camino Podolico ont déjà été délivrés cette année.

Kamianets-Podilsky. Photo : Ludmila Taran
Malgré les menaces pour la sécurité, Odessa reste une destination de prédilection pour de nombreux Ukrainiens. Selon les estimations des autorités municipales, plus d’un million de touristes ont visité la ville rien que cet été. Ce chiffre est considéré comme le meilleur de ces trois dernières années. Au 1er octobre 2025, la taxe touristique perçue dans la ville s’élevait à 9,12 millions, soit 25 % de plus que l’année précédente.
La guerre à grande échelle a modifié la géographie touristique du pays, mais n’a pas détruit la culture touristique des Ukrainiens. Les régions occidentales sont devenues les principaux pôles d’attraction, les régions proches du front un exemple de solidarité et le tourisme actif un secteur qui s’adapte aux nouvelles réalités. Nastia et Yurko poursuivent leurs pérégrinations à travers l’Ukraine.
Leurs voyages ne sont pas seulement une question de loisirs. Nous voyageons, nous enrichissons l’économie et nous prenons soin de nous-mêmes. La carte touristique ukrainienne a changé, mais elle n’est certainement pas restée vide.


