Aline Le Bail-Kremer Journaliste à la revue La Règle du Jeu, Tyzhden, LCI et co-fondatrice du collectif européen Stand With Ukraine

Bernard-Henri Lévy : « Entre Soumy et Pokrovsk, c’est notre avenir qui se décide »

CultureGuerre
27 novembre 2025, 11:14

Ce dimanche 30 novembre, une « Soirée Spéciale Guerre en Ukraine » est annoncée sur la chaîne de télévision France 5, proposant 3 documentaires : « Les fantômes de l’Ukraine » d’Anne Poiret, suivi de « À 2000 mètres d’Andriivka », du réalisateur ukrainien oscarisé Mstyslav Chernov, à 22 heures 55, et la rediffusion du film de Bernard-Henri Lévy « Notre guerre », à 00 heures 45.

Nous avons posé 3 questions à ce dernier, alors que le vacarme médiatique autour du « plan de paix » américain creuse le décalage entre certains débats de plateaux à l’Ouest et la réalité des Ukrainiens et de l’Ukraine, où les soldats continuent de repousser l’invasion russe à grande échelle de toutes leurs forces depuis près de quatre ans. « Notre Guerre » est le superbe plaidoyer cinématographique, littéraire et courageux, d’un écrivain soutenant la liberté et la dignité de l’Ukraine depuis sa révolution en 2014.

– « Notre guerre » est votre quatrième film-documentaire consacré à la résistance ukrainienne. Cette rediffusion, et soirée Ukrainienne sur France 5, viennent s’inscrire au milieu du bruit d’un « plan de paix » américain. Comment résonnent un tel film, et son titre, ces jours-ci ?

– Ce titre me semble, hélas, plus que jamais d’actualité. Déjà, lors de la première diffusion du film, il pouvait susciter l’incrédulité, presque le reproche. Aujourd’hui— où la première démocratie du monde, c’est-à-dire les États-Unis, se détournent aussi ostensiblement du front ukrainien — ce même titre a quelque chose de presque provocateur. Et pourtant, raison de plus.

Je persiste et signe : cette guerre est notre guerre.

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Plus que jamais, j’y vois le théâtre où se jouent non seulement nos valeurs les plus essentielles, mais l’architecture même de nos défenses. Plus que jamais, j’y discerne le lieu où se noue notre destin — le destin des Européens en général, et le mien, le nôtre, en tant que Français, en particulier. Entre Soumy et Pokrovsk, entre ces nœuds de terre martyrisée, c’est notre avenir qui se décide, notre place dans le siècle, notre capacité à dire non à la barbarie.

Pardon, mais je n’ai pas changé d’avis. Je n’ai pas bougé d’un millimètre. C’est la thèse du film. C’est le sens du titre. Et c’est, aujourd’hui plus encore qu’hier, une vérité brûlante.

– Cette soirée Ukrainienne se nomme « La Guerre en Ukraine à hauteur d’Hommes », et vous avez passé aussi justement du temps avec des soldats, et soldates, sur le front, peut-on bien dire qu’ils suivent ces batailles diplomatiques ?

– Bien sûr qu’ils le suivent, ce cirque diplomatique ! Comment en douter une seconde ? Les soldats ukrainiens ne sont pas des ombres hagardes qu’on traîne au front. Ce sont des cerveaux. Ce sont des hyperinformés. Ce sont des femmes et des hommes qui, souvent, ont davantage lu, davantage étudié, davantage pensé que la plupart de ceux qui pérorent sur leur sort depuis les moquettes de Washington ou les salons de Bruxelles. Et pendant ce temps, en face ? En face, une armée russe de chair à canon, une armée de forçats enrôlés, de prisonniers recyclés, d’hommes qu’on envoie mourir comme des malheureux. Rien à voir avec la sophistication intellectuelle, morale, stratégique de ces soldats ukrainiens qui, eux, savent exactement de quoi il retourne.

Alors oui ! Ils suivent tout. Chaque volte-face. Chaque lâcheté. Chaque trahison. La nuit, dans leurs bunkers, quand le bourdonnement des drones se dissipe quelque peu, quand ils respirent enfin, qu’est-ce qu’ils font ? Ils regardent Trump grimacer. Ils voient Witkoff retourner sa veste pour la troisième fois en une semaine. Ils prennent acte des gestes d’alliance, d’amitié, d’honneur, venus d’un Starmer, d’un Macron, de quelques autres.

Pour eux, ce n’est pas de la diplomatie : c’est une question de survie.

Et vous savez quoi ? Il faut aller les entendre. Il faut écouter la colère nue, l’intelligence pure, la rage de ces hommes. Car ce sont eux — eux seuls — qui tiennent l’Ukraine. Eux qui supportent, comme un Atlas couvert de sang, le monde libre sur leurs épaules. Eux qui empêchent l’Europe de basculer. Et ils le font sans se plaindre, sans négocier, sans s’abaisser. Mais avec un besoin farouche de vérité et de reconnaissance.

– Vous avez assisté en Ukraine à la scène dite désormais « du bureau ovale » le 28 février dernier, aux côtés de soldats ukrainiens à Pokrovsk. 10 mois plus tard, ligne ukrainienne tient toujours malgré toutes les tentatives de percées des Russes. Que diriez-vous à ceux qui ne comprennent pas pourquoi les Forces Ukrainiennes mènent-elles une défense acharnée de cette ville ?

– Je leur répondrai qu’ils ne savent pas ce que c’est qu’une guerre. Ils ne savent pas ce que fut la bataille de Teruel en Espagne. Ils ne savent pas qu’il y a des batailles qui sont des symboles. Ils ne savent pas que si les Ukrainiens lâchent Pokrovsk, ils lâchent tout. Ils ne savent pas que Pokrovsk est devenu l’autre nom de leur courage et de leur héroïsme. Ils ne savent pas que les Ukrainiens, à Pokrovsk, défendent une idée d’eux-mêmes et une idée de l’Europe.